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LE RAYON B
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de faire construire un second amphithéâtre dans son jardin, et de se servir comme écran de la face postérieure du même mur, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Eh bien, c’est le renseignement que je vous demande. Avez-vous remarqué que cette face postérieure offrait, à sa partie inférieure, la même inclinaison ?

— Oui, je l’ai remarqué.

— Alors, dit Benjamin Prévotelle, avec une exaltation croissante, la preuve est faite. Noël Dorgeroux et moi, nous sommes d’accord… Les visions ne proviennent pas du mur lui-même. La cause est ailleurs. Je le démontrerai, et, si M. Massignac voulait y mettre un peu de complaisance…

— Théodore Massignac a été enlevé ce soir, prononçai-je.

— Enlevé ! Quoi ? Que dites-vous ?

— Oui, enlevé, et je suppose que l’amphithéâtre restera fermé jusqu’à nouvel ordre.

— Mais, c’est terrible ! C’est effrayant ! balbutia Benjamin Prévotelle. Comment ! mais alors on ne pourrait pas vérifier mon hypothèse ? On ne verrait plus jamais les visions ?… Non, voyons, c’est impossible ! Pensez donc, je ne connais pas la formule indispensable… Personne ne la connaît que Massignac… Ah ! non, non, il faut à tout prix… Allo, allo… Mais ne coupez donc pas, mademoiselle ! Monsieur, une seconde encore… Je vais vous dire toute la vérité sur les visions… Quatre mots suffisent… Allo… Allo…

La voix de Benjamin Prévotelle s’éteignit subitement. J’eus l’impression très nette de toute la distance infranchissable qui me séparait de lui, au moment même où j’allais apprendre cette vérité miraculeuse qu’il prétendait avoir découverte à son tour. J’attendis anxieusement. Quelques minutes passèrent. Deux fois la sonnerie du téléphone résonna, mais sans qu’aucune communication s’ensuivit. Je résolus de partir, et j’étais déjà en bas de l’escalier quand on me rappela en toute hâte. Quelqu’un me demandait à l’appareil.

— Quelqu’un ? fis-je en remontant, mais ce ne peut être que la même personne…

Et, aussitôt, je m’emparai du récepteur :

— Allo ? C’est monsieur Prévotelle ?

Tout d’abord, je n’entendis que mon nom, prononcé par une voix très faible, indistincte, et qui était une voix de femme.

— Victorien… Victorien…

— Allo ! m’écriai-je, tout ému, sans comprendre encore cependant. Allo… Oui, c’est moi, Victorien Beaugrand… J’étais là précisément, au téléphone… Allo… Qui est à l’appareil ?

La voix se rapprocha durant l’espace de quatre ou cinq secondes, puis parut tomber dans le vide, et s’éloigner. Ce fut le grand silence. Mais j’avais perçu :

— Au secours, Victorien… mon père est menacé de mort… au secours… Venez à l’Auberge Bleue, à Bougival…

Je demeurai interdit. J’avais reconnu la voix de Bérangère !

— Bérangère… murmurai-je… elle m’appelle au secours…

Sans même prendre le temps de réfléchir, je m’élançai vers la gare. Un train me conduisît à Saint-Cloud, puis un autre deux stations plus loin. Sous des rafales de pluie, pataugeant dans la boue, m’égarant dans les ténèbres, je fis à pied les quelques kilomètres qui me séparaient de Bougival, où j’arrivai au milieu de la nuit. L’Auberge Bleue était fermée. Mais un gamin qui sommeillait sous le porche me demanda si j’étais M. Victorien Beaugrand. Sur ma réponse, il me dit qu’une dame, du nom de Bérangère, l’avait chargé de m’attendre et de me conduire auprès d’elle, quelle que fût l’heure de mon arrivée.

J’accompagnai ce gamin par les rues désertes de la petite ville, jusqu’aux