Page:Leblanc - Le rayon B, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
574
JE SAIS TOUT

— Voilà où je voulais en arriver, mon vieux, et nous n’avons plus grand chose à nous dire. Pense donc, d’ici une heure, peut-être avant, l’eau t’aura recouvert la bouche, ce qui n’est pas très commode pour causer. Or, sur cette heure-là, il faut honnêtement que je te laisse cinquante minutes de réflexion.

Avec sa gaffe, il fit jaillir un paquet d’eau sur la tête de Massignac. Puis il reprit en riant :

— Tu envisages nettement la situation, n’est-ce pas ? La corde à laquelle tu es accroché, comme un bœuf à l’étal, est retenue aux deux poteaux par deux simples nœuds coulants, pas davantage… de sorte qu’au moindre mouvement ces nœuds descendent de quelques centimètres. Tu t’en es bien aperçu tout à l’heure, quand je t’ai lâché ? Plouf ! Tu t’es enfoncé d’une demi-tête… Bien plus, le poids seul de ton corps suffit… Tu glisses, mon vieux, tu glisses sans que rien puisse t’arrêter… sauf, bien entendu, si tu parles. Es-tu prêt à parler ?

Le rayonnement de la lune passait et repassait, jetait de la lumière ou de l’ombre sur le tableau lugubre. J’avisais la silhouette noire de Massignac, qui, lui, restait toujours dans une demi-obscurité. L’eau lui recouvrait la moitié du torse, et Velmot continuait :

— Logiquement tu dois parler, mon bonhomme… La situation est si claire. Nous avons comploté tous les deux une petite affaire qui a réussi grâce à nos efforts communs, mais dont tu as tous les bénéfices grâce à ta roublardise. J’en veux ma part, voilà tout. Pour ça, il suffit que tu me confies la fameuse formule de Noël Dorgeroux, et que tu me fournisses les moyens de l’expérimenter une première fois. Dès lors, je te rendrai la liberté, certain que, par crainte de la concurrence, tu me donneras mon bénéfice. Ça colle ?

Théodore Massignac dut faire quelque geste de dénégation, ou pousser quelque grognement de refus, car il reçut une gifle qui claqua dans le silence.

— Excuse-moi, mon vieux, reprit Velmot, mais tu damnerais un saint ! Alors quoi, tu aimes mieux crever ? Ou bien, tu espères que je vais flancher peut-être ? ou bien qu’on va te secourir ? Imbécile ! c’est toi-même qui as choisi l’endroit, cet hiver… Aucun bateau ne passe là… En face, des prairies. Donc pas de secours possible… Et pas de pitié non plus !… Mais sacrebleu, tu ne te rends donc pas compte ? Je t’ai pourtant montré l’article de ce matin. Sauf la formule, tout le secret de Dorgeroux, est étalé là-dedans ! Alors qu’est-ce qui dit qu’on ne la trouvera pas plus facilement, la formule, et que, dans quinze jours, l’affaire ne sera pas dans le lac, et que j’aurai frôlé le million, comme un imbécile, sans mettre la main dessus ? Ah ! non, ce serait trop bête !

Il y eut un silence.

Une éclaircie me montra Massignac. La ligne de l’eau dépassait les épaules.

— Je n’ai plus rien à te dire, fit Velmot. Concluons, Tu refuses ?

Il attendit un instant et prononça :

— En ce cas, puisque tu refuses, je n’insiste plus… À quoi bon ? C’est toi-même qui règles ton sort, et qui choisis le plongeon final. Adieu, mon vieux. Je vais boire un verre et fumer une pipe à ton intention.

Il se pencha vers sa victime, et il ajouta :

— Cependant, il faut tout prévoir. Si, par hasard, tu te ravisais (qui sait ? une inspiration de la dernière heure) tu n’as qu’à m’appeler bien doucement… Tiens, je relâche un peu ton bâillon… Adieu, Théodore.

Velmot poussa la barque et accosta tout en grognant :

— Quel métier de chien ! Faut-il qu’il soit bête, cet animal-là !

Selon son programme, il se rassit, après avoir approché de la berge la table et la chaise, se versa un verre de liqueur et alluma sa pipe. Et il dit encore :

— À ta santé, Massignac ! Au train dont ça va, je vois que, d’ici vingt