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LE RAYON B
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La dénonciation de cette femme obligeait donc la justice à rouvrir une enquête, où il y avait déjà contre Massignac tant de présomptions de culpabilité.

Il résultait de ces deux nouvelles que le secret de mon oncle Dorgeroux dépendait d’un hasard, qu’il serait sauvegardé par un achat immédiat, ou perdu à jamais par l’arrestation de Massignac. Une pareille alternative ajoutait encore à la curiosité anxieuse des spectateurs dont beaucoup croyaient justement assister à la dernière des séances de Meudon. On commentait les articles des journaux, les preuves ou les objections accumulées en faveur ou à l’encontre de l’hypothèse. On affirmait que Prévotelle, à qui Massignac refusait l’entrée de l’amphithéâtre, préparait toute une série d’expériences destinées à prouver la justesse absolue de son hypothèse, et dont la plus simple consistait à dresser un échafaudage en dehors de l’Enclos, et à planter, sur le passage des rayons qui allaient de Vénus à l’écran, un obstacle intermittent.

Moi-même qui, depuis la veille, ne pensais qu’à Bérangère, que j’avais inutilement poursuivie parmi la foule où elle avait réussi à s’échapper, je subis la contagion de cette fièvre et renonçai, ce jour-là, à découvrir le long des gradins encombrés la mystérieuse jeune fille que j’avais tenue contre moi, toute frissonnante, heureuse de s’abandonner à une caresse où elle apportait tout l’élan de son âme incompréhensible. Je l’oubliai. L’écran seul comptait pour moi. Le problème de ma vie était absorbé dans la grande énigme que posaient devant nous ces minutes solennelles de l’histoire humaine.

Elles débutèrent, celles-ci, après le regard le plus douloureux et le plus déchirant qu’aient encore exprimé les Yeux miraculeux, elles débutèrent par cette singulière fantasmagorie d’êtres que Benjamin Prévotelle nous proposait de considérer comme des habitants de Vénus, et qu’il nous fut d’ailleurs impossible de ne pas considérer comme tels. Je n’essaierai pas de les décrire avec plus de précision, ni de décrire le cadre où ils évoluèrent. Le désarroi, en face de ces Formes grotesques, de ces mouvements absurdes et de ces paysages insolites, était trop grand pour qu’on eût le temps de recevoir des impressions très exactes et d’en tirer la moindre théorie valable. Tout ce qu’il est permis de dire, c’est que nous fûmes témoins, comme la première fois, d’une manifestation d’ordre public, avec assistance nombreuse, et avec un ensemble d’actes ayant un but bien défini qui nous parut de même nature que la première exécution. Tout porte à croire en effet — le groupement de certaines Formes au milieu d’un espace vide et autour d’une forme immobile, les gestes exécutés, le sectionnement de cette Forme isolée — qu’il y eut supplice et suppression d’existence. En tout cas, nous savions pertinemment, par l’exemple correspondant, que cela ne tirerait sa valeur que de la seconde partie du film. Presque toutes les visions étant doubles, et agissant par antithèse ou par analogie, il fallait attendre pour saisir la pensée générale qui présidait à cette projection.

Elle ne tarda pas à se dégager, et le simple récit de ce que nous vîmes montra combien était juste la prophétie de mon oncle Dorgeroux quand il me disait : « Les hommes viendront ici en pèlerinage, et ils se mettront à genoux en pleurant comme des enfants. »

Une rue tortueuse, hérissée de cailloux et coupée de marches, gravit une colline escarpée, sèche, sans ombre sous le plein soleil qui la brûle. Il semble que l’on devine la vapeur qu’exhale, ainsi qu’une haleine chaude, le sol aride.

Une masse de gens surexcités escaladent la pente abrupte. Sur leurs dos pendent des tuniques effiloquées, et leur aspect est celui que donnent les mendiants ou les artisans des populaces orientales.

La ruelle disparaît, et reparaît à un niveau plus élevé, où nous voyons que cette masse précède et suit un cortège, composé de soldats habillés comme les légionnaires romains. Il y en a soixante à quatre-vingts peut-être, Ils marchent