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JE SAIS TOUT

comme des ailes, qui s’ouvrent, qui se ferment, et qui rient, et qui pleurent.

Ainsi nous remontons à travers les âges, et nous comprenons que ceux de là-haut qui, penchés sur la terre, ont recueilli ces images successives veulent, en nous les offrant, nous montrer le geste, toujours jeune et toujours renouvelé, de cet amour universel, dont ils se proclament comme nous les esclaves et les fervents. La même loi, mais qui ne s’exprime peut-être pas chez eux par l’enivrement d’une telle caresse, les gouverne et les exalte. Le même élan les transporte. Mais connaissent-ils l’adorable union des lèvres ?

D’autres couples passèrent. D’autres époques ressuscitèrent. D’autres civilisations nous apparurent. Nous vîmes le baiser d’une Égyptienne et d’un jeune fellah, et celui qu’échangèrent, tout en haut d’un jardin suspendu, dans un décor d’Assyrie, une princesse et un mage, et celui qui transfigura jusqu’à les rendre presque humains deux êtres innommables accroupis à l’entrée d’une caverne, et d’autres et d’autres encore… Visions brèves, dont quelques-unes étaient peu distinctes, effacées comme les couleurs d’une fresque trop ancienne, mais visions intenses, puissantes par la signification qu’elles prenaient, pleines, à la fois, de poésie et de réalité brutale, de violence et de beauté sereine.

Et toujours les yeux de la femme en étaient le centre et comme la raison d’être. Oh ! le sourire, et les larmes, et l’allégresse, et le désespoir, et le ravissement de tous ces yeux ! Comme il fallait que nos amis de là-haut en eussent également senti tout le charme pour nous les dédier ainsi ! Comme il fallait qu’ils eussent senti, et peut-être regretté, toute la différence entre ces yeux d’extase et d’enchantement et leurs yeux à eux, mornes et vides de toute expression ! Il y avait tant de douceur dans les yeux de ces femmes, tant de grâce, tant d’ingénuité, tant de perfidie délicieuse, tant de détresse et de séduction, tant de joie victorieuse, tant d’humilité reconnaissante – et tant d’amour, pendant qu’elles offraient leurs lèvres !

La fin de ces visions, je ne pus la voir. Un remous s’était produit autour de moi, parmi la foule que l’angoisse bouleversait, et je me trouvai près de la femme en deuil que j’avais remarquée, et dont la figure demeurait invisible sous les voiles.

Elle les écarta, ces voiles. Aussitôt je reconnus Bérangère.

– Toi ! toi ! murmurai-je.

Elle leva vers moi un regard passionné, m’entoura le cou de ses deux bras, et me tendit sa bouche en balbutiant des mots d’amour…

Je n’osai me pencher, elle me dit :

– Je vous en prie… Je vous en supplie…

Nos lèvres s’unirent, et j’appris ainsi, sans qu’il fût besoin d’explication, que les insinuations de Massignac contre sa fille étaient fausses, qu’elle était la victime terrifiée des deux bandits, et qu’elle n’avait jamais cessé de m’aimer.


VIII

Visions suprêmes…


La séance qui suivit fut précédée par deux nouvelles importantes que donnèrent les journaux du soir. Un groupe de financiers proposait à Théodore Massignac, pour l’achat du secret de Noël Dorgeroux et pour l’exploitation de l’amphithéâtre, la somme de dix millions. Théodore Massignac devait donner sa réponse le lendemain.

Mais, en dernière heure, une dépêche du Midi annonçait que la femme de ménage qui avait soigné Massignac dans sa maison de Toulouse quelques semaines auparavant, déclarait que la maladie de son maître était feinte, et que Massignac avait fait plusieurs absences, soigneusement dissimulées à tous les voisins. Or, l’une de ces absences coïncidait avec l’assassinat de Noël Dorgeroux.