Page:Leblanc - Les troix yeux, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/48

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JE SAIS TOUT

plus fendue. Dommage ! j’aurais été heureux de vous y associer. Mais que voulez-vous, j’agirai seul, sans outrepasser, bien entendu, les droits que j’ai sur l’Enclos.

— Vos droits sur l’Enclos ? prononçai-je, abasourdi par cette assurance.

— Mon Dieu, oui, fit-il, en éclatant de rire, mes droits, il n’y a pas d’autre mot.

— Je ne comprends pas.

— Ce n’est pas très clair, en effet. Eh bien ! figurez-vous… vous allez comprendre… figurez-vous que j’hérite de Noël Dorgeroux !

Je commençais à m’impatienter, et je relevai vertement le personnage :

— Assez de plaisanteries, monsieur, Noël Dorgeroux n’avait d’autre parent que moi.

— Aussi, n’est-ce pas à titre de parent que j’hérite.

— À quel titre, en ce cas ?

— À titre d’héritier, tout simplement… héritier légal, désigné nommément par Noël Dorgeroux. Donc, protégé par le code, par la loi, par tout le diable et son train.

Je fus un peu interloqué, et, après un moment de réflexion, je lui dis :

— Noël Dorgeroux a donc fait un testament en votre faveur ?

— Il l’a fait.

— Montrez-le.

— Pas besoin de vous le montrer, vous l’avez vu.

— Je l’ai vu ?

— Hier. Il doit être entre les mains du juge d’instruction… ou du notaire…


Je m’emportai.

— Ah ! il s’agit de cela. Mais, d’abord, ce testament n’a aucune valeur. J’ai une lettre de mon oncle…

Il m’interrompit.

— Cette lettre n’enlève aucune valeur au testament. Tout le monde vous le dira.

– Et après ? m’écriai-je… En admettant qu’il soit valable, Noël Dorgeroux n’y parle que de moi pour le Logis, et de sa filleule pour l’Enclos. Si quelqu’un hérite en dehors de moi, c’est Bérangère.

— En effet, en effet… répliqua l’individu sans se démonter. Mais on ne sait pas ce qu’est devenue Bérangère Massignac. Supposons qu’elle soit morte…

Je m’indignai.

— Elle n’est pas morte ! Il est impossible qu’elle soit morte !

— Supposons donc, dit-il tranquillement, qu’elle soit vivante, qu’elle ait été enlevée, ou qu’elle se cache. En tout état de cause, il y a un fait certain, c’est qu’elle n’a pas vingt ans, par conséquent qu’elle est mineure, et, par conséquent, qu’elle ne peut administrer sa fortune elle-même. Au point de vue civil, elle n’existe qu’à travers son représentant naturel, son tuteur, en l’occurrence son père.

— Et son père ? demandai-je anxieusement.

— Son père, c’est moi.

Il remit son chapeau, l’enleva pour faire le geste de saluer et, s’inclinant, prononça :

— Théodore Massignac, quarante-deux ans, natif de Toulouse, commis-voyageur en vins.

Le choc fut violent. D’un coup, la vérité brutale m’apparaissait. Cet homme, ce personnage louche et cauteleux, était le père de Bérangère, et il venait au nom des deux complices, travaillant pour eux et mettant à leur service les pouvoirs qu’il tenait des circonstances.