Page:Leblanc - Les troix yeux, paru dans Je sais tout, 1919.djvu/54

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JE SAIS TOUT

— Parrain… mon pauvre parrain…

Et, ardemment, elle embrassa le drap de ce lit prés duquel bien souvent elle avait veillé mon oncle aux heures de maladie.

La crise fut longue et ne cessa qu’au moment où j’entrai. Alors elle tourna la tête, me vit, et se releva lentement, sans me quitter des yeux.

— Vous !… C’est vous ! murmura-t-elle.

Comme elle reculait vers la porte, je lui dis :

— Ne t’en va pas. Bérangère.

Elle s’arrêta, plus pâle encore, le visage contracté.

— Donne-moi la feuille de papier que tu as là, commandai-je.

Elle me la donna, d’un mouvement rapide. Je continuai, après un silence :

— Pourquoi es-tu venue la chercher ? C’est mon oncle qui t’en avait révélé l’existence, n’est-ce pas ? Et toi, tu l’apportais aux assassins de mon oncle, pour qu’ils n’aient plus rien à craindre et qu’ils soient seuls à connaître ce secret ? Parle donc, Bérangère.

J’avais haussé la voix, et je m’approchais. Elle recula encore.

— Je te défends de bouger, m’écriais-je. Reste. Écoute-moi et réponds !

Elle ne bougea plus. Ses yeux avaient une telle expression de détresse que je m’apaisai.

— Réponds, lui dis-je très doucement. Tu vois bien que quoi que tu aies fait, je suis ton ami… ton ami indulgent… et que je t’aiderai… que je te conseillerai… Il y a des sentiments qui résistent à tout. Celui que j’ai pour toi est de ceux-là, Bérangère… C’est plus que de la tendresse… tu le sais bien, n’est-ce pas Bérangère ?… Tu sais que je t’aime ?…

Ses lèvres s’agitèrent, elle eût voulu parler, mais elle n’y réussit point. Je lui dis encore plusieurs fois :

— Je t’aime… je t’aime.

Et chaque fois elle tressaillait, comme si, ces mots, que je prononçais avec une émotion infinie, que je n’avais jamais prononcés avec autant d’élan grave et sincère, comme si ces mots l’eussent blessée au plus profond de son âme. L’étrange créature ! J’essayai de lui poser ma main sur l’épaule.

Elle évita ma caresse amicale.

— Que peux-tu redouter de moi ? lui demandai-je, puisque je t’aime ? Pourquoi ne pas tout m’avouer ? Tu n’est pas libre, n’est-ce pas ? On te force d’agir ? Tout ce que tu fais, tu en as horreur ?

De nouveau la colère montait en moi. J’étais exaspéré de son mutisme. Comment l’obliger à répondre ? et comment vaincre cette obstination incompréhensible sinon en l’étreignant contre moi et en cédant aux instincts de violence qui me poussaient à quelque action brutale.

J’avançai hardiment. Mais je n’avais pas fait un pas qu’elle tournoya sur elle même, de telle façon que je crus qu’elle allait tomber par l’embrasure de la porte. Je la suivis dans l’autre pièce. Elle poussa un cri terrible. En même temps un choc brusque me renversa. Le sieur Massignac qui était caché, dans cette autre pièce et qui nous guettait, avait bondi sur moi et m’attaquait furieusement, tandis que Bérangère s’enfuyait vers l’escalier.

— Votre fille… bredouillai-je, en me défendant… votre fille… Retenez-la.

Paroles incohérentes, puisque le sieur Massignac, à n’en pas douter, était le complice, ou plutôt l’inspirateur de Bérangère.

Il me le prouva du reste par son acharnement à me mettre hors de combat, afin de protéger sa fille contre ma poursuite.

Nous avions roulé sur le tapis, et chacun de nous essayait de maîtriser son adversaire. Il ne riait plus maintenant, le sieur Massignac. Il frappait à coups redoublés, mais sans se servir d’aucune arme et sans aucune intention