Page:Leblanc - Voici des ailes, paru dans Gil Blas, 1897.djvu/14

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— Je pensais à cela tantôt, dans le verger… je ne sais trop si je rêvais, à moitié assoupi… oui, je crois que je rêvais, et, dans mon rêve, des choses, des êtres venaient frapper à l’enveloppe de verre dont je vous parle, et, parmi ces êtres, je vous ai reconnue, Madeleine.

— Moi ?

— Vous, Madeleine, vous, comme c’est drôle, n’est-ce pas ?

— Oui, comme c’est drôle ! répondit-elle, toute troublée.


IV


Ils virent Laigle et Mortagne, ils virent Alençon, Séez et Argentan, toutes ces vieilles petites villes de France, mi-urbaines, mi-campagnardes, si charmantes et d’un caractère si particulier. Ils les aimèrent. Elles se reposent des agitations d’un long passé glorieux. Elles ont quelque chose de las et d’apaisé qui délasse et qui apaise. L’atmosphère en est si accueillante que l’on consentirait presque à s’installer en ces asiles où vivre, après tout ne serait pas si mauvais.

Et ils virent des châteaux, Fervacques, Mailloc, Broglie. Ils virent des ruines. Ils virent Ronceray, berceau de Charlotte Corday. C’était une existence ineffablement bonne. Ils en jouissaient avec délice, Pascal surtout, dont les goûts secrets se révélaient soudain conformes à ce genre de vie. Un enthousiasme croissant surgissait des profondeurs de cette nature jusqu’alors assoupie et, en apparence, indifférente. Il parlait, il discourait, toujours d’un ton convaincu, d’un ton de néophyte qui défend sa voie nouvelle. Ses hymnes à la bicyclette, ses dissertations sur son rôle présent et futur faisaient l’amusement de Régine et de Guillaume, et ils l’excitaient à des conférences à ce propos.

— Moquez-vous, cela n’empêche pas que c’est un événement considérable.

— Bah ! disait d’Arjols, que voyez-vous là de si extraordinaire ?

— Eh bien, et cette mobilité qu’elle nous donne ? Certes l’homme n’a pas à se plaindre de sa taille, ni de sa force, ni de la largeur de sa poitrine, ni du développement de ses poumons, mais comparez son appareil de locomotion à celui des animaux, depuis le lion et le cerf jusqu’au chien et au lièvre, quelle infériorité ! Il n’avance pas, il se traîne. S’il veut courir, quelques centaines de mètres lui coupent les jambes, c’est un mal originel dont l’imagination des peuples a toujours été frappée et dont elle supposait affranchis les êtres surnaturels, les dieux qui traversent l’espace d’un bond, l’ogre qui chausse des bottes de sept lieues. Le cheval, le chameau, le renne, les chars, la vapeur, l’électricité, autant de palliatifs qui n’en accusent que davantage la dis-