Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/3

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couteau suisse à quatre lames ! Tiens, bête ignoble.. Tu ne m’empêcheras plus d’aborder. Voici une île déserte…

L’« épave » qu’était devenu l’infortuné tabouret échoua sur une plage de sable fin. Le naufragé grimpa le long des roches qui soutenaient le plateau central. C’était le salut. Il brandit un drapeau multicolore et s’écria :

— Vive la France !

Ce cri retentissant, dans le silence ouaté de la pièce, perdit l’enfant. Mme Boisgarnier tourna la tête et, soulevée d’inquiétude, elle apostropha le « navigateur ».

— Pierre ! Mais c’est abominable ! Voilà que tu montes sur le sofa avec tes bottines !

— Oh ! maman, pas du tout, je suis pieds nus.

— Qu’est-ce que tu chantes ?

— Oui, maman, je joue à Robinson Crusoé. Alors, n’est-ce pas ? j’ai ôté mes bottines pour mieux nager.

— Mais-ce coussin que tu agites ?

— C’est pas un coussin, maman : vous n’y voyez donc pas ? C’est un drapeau tricolore.

La pauvre mère se lamenta :

— Que de balivernes, mon Pierre ! Tu sais cependant bien qu’il n’y a pas là de drapeau, ni rien qui rappelle une île déserte !

— Non, maman, mais « je fais comme si… »

Mme Boisgarnier ne put s’empêcher de sourire.

— Eh bien ! mon chéri, puisque tu aimes ta maman, fais donc comme si tu jouais au silence et au calme.

Pourquoi pas, après tout ? Accroupi au bord de son île déserte, Pierre n’ignorait pas que la vie est pleine de belles aventures. Une est perdue, dix sont retrouvées. Et même, quand on ferme à moitié les yeux, mille rêves se croisent, et dansent, et voltigent, et tournoient dans le mirage d’un décor merveilleux.

Justement le soleil, avec l’autorité d’un seigneur tout-puissant, venait d’entrer par la fenêtre et de prendre possession du tapis d’or. En ce jour allègre de juillet, il réchauffait sur les tableaux les teintes mortes des visages de toile peinte, il allumait les cristaux des lustres, il accrochait complaisamment ses rayons aux angles des meubles sans âge. En ses rais d’or, il menait royalement la sarabande des atomes poussiéreux. Et, dans cette féerie qui jetait comme une jeunesse sur un lourd passé de très vieilles choses, le petit Pierre, éperdu d’émotion, reprenait le voyage de découvertes qu’il avait commencé depuis une semaine dans le salon du château.

Mais un voyage, cela nécessite impérieusement de se mouvoir. Il repartit donc tout doucement, fureta de droite et de gauche d’un œil aigu, explora sans succès pour ses visées une vitrine de bois de violette où dansait tout un petit monde frivole en porcelaine de Saxe… Puis, tout à coup, ayant trouvé sa voie, il s’engouffra à demi au fond d’un vieux bahut dans lequel dormaient — sait-on jamais pourquoi ? — ces reliques hétéroclites et touchantes que les générations trépassées ont amoncelées en des coins de mystère…

En vérité, il y avait là des proies rares et précieuses. Pierre s’affubla donc d’un gilet de velours couleur prune de Monsieur qui semblait avoir été taillé cent ans plus tôt pour sa taille trop grêle : il se ceignit d’une antique ceinture de cuir fauve qu’il estima très belle et se coiffa d’un feutre mou que l’attaque des