Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/72

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vous dire que vous avez été le jouet d’une hallucination.

Pierre était suffoqué.

— Une quoi ?

— Une hal-lu-ci-na-tion ! Cela signifie que vous avez cru voir ce que vous n’avez pas vu. Les nains n’existent que dans votre tête !

— Ah ! ça, c’est trop fort ! fit Pierre qui devenait rouge comme une écrevisse cuite à point.

— Eh oui ! C’est ainsi, insista François, toujours aussi calme. C’est un phénomène d’auto-suggestion.

Violette à son tour était furieuse devant cet étalage de pédantisme.

— Y a pas la moindre auto là-dedans, dit-elle. C’est pas une voiture ni une trompe qu’on a entendu, c’est (elle hésita un peu) un olifant et des ricanements de nains. D’abord moi, je les ai vus aussi, les nains !

— Aucune importance, reprit dogmatiquement le petit érudit. Phénomène de suggestion collective. Hallucination ! Mirage ! Tenez, vous étiez et vous êtes dans un tel état d’esprit que je me charge, moi, de vous donner de nouveau les mêmes visions… exactement les mêmes visions. C’est un phénomène scientifique.

— Allons donc, dit Pierre qui n’y comprenait rien.

— C’est absurde, ajouta Violette qui comprenait encore moins.

— Pas du tout. Je répète le mot : hallucination collective ! comme dans les Indes où l’on croit, à plusieurs, voir un fakir jeter une corde en l’air et monter à cette corde. Voulez-vous que je vous en donne une, « d’hallucination » ?

Les enfants demeuraient ébahis. Violette, la tête penchée, son chapeau de paille sur le bras, gentille comme une petite bergère Louis XV, restait aussi immobile que si elle avait été cuite en porcelaine de Saxe.

— Eh bien, je me charge, moi qui suis là, moi qui n’avale pas toutes crues vos histoires de nains, de géants, de bonshommes à la barbe bleue, je me charge de vous en faire voir de toutes les couleurs, des bleues, comme des rouges et comme des jaunes. Voulez-vous une apparition de nains ? J’en ai dans mon sac à surprises. Pour deux sous, pour moins que ça, pour rien du tout, je vous oblige, vous m’entendez, je vous oblige à voir des nains là où il n’y en a pas… là où il ne peut pas y en avoir. Désignez-moi un endroit quelconque… Quoi ? la porte de la remise, dites-vous ? Eh bien, quand je sifflerai, vous verrez, vous entendez bien ? Vous verrez un nain sortir de là… et un autre se montrera à la fenêtre de cette grange… et un troisième au faîte du pigeonnier. Vous êtes prêts ?

— Oui, firent avec conviction les deux enfants, cette fois très alléchés.

— Allons, ouvrez les yeux tout grands. J’exige que vous voyiez les trois nains, avec leurs longues barbes, je l’exige.

François tira alors un sifflet de sa poche et donna un coup strident. Les enfants regardaient aux fenêtres, sans grande conviction.

Mais voilà que quelque chose d’extraordinaire se produisit :

Un temps d’arrêt…

Rien… puis… mais ce n’est pas possible ?… Si ! tout à coup aux trois fenêtres apparaissaient immobiles, trois affreuses figures rouges dont les longues barbes tirebouchonnent dans l’encadrement des lucarnes ! Et puis, aussi prestement qu’elles sont apparues, les visions diaboliques s’effacent dans la pénombre. C’est comme un horrible rêve…