Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/91

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elle sur un ton d’impératrice, ayez la bonne grâce de monter sur ce meuble et de pendre votre tableau à côté de celui qui est couvert d’une toile grise.

— Oh ! madame, je n’oserai jamais, répondit le peintre, cette fois confus.

De fait, le « meuble » était un piédestal en vermeil qui sans doute avait servi jadis de socle dans quelque demeure princière.

— Mon cher monsieur, souffrez que je vous l’ordonne, ajouta Folette, et n’ayez cure de mes guenilles ni de mes vieux meubles.

Le peintre obéit. D’un geste hésitant il attacha la toile à un clou que Folette avait sans doute enfoncé pour cette destination.

Un grand silence pesait sur les merveilles du moulin. Folette demeurait immobile. Elle contemplait son portrait. Soudain après avoir un moment hésité, elle se dirigea vers le tableau voilé et d’un geste brusque elle arracha la toile qui le dérobait aux regards.

Les enfants eurent peine à retenir un cri de surprise. Malgré la lueur douteuse du jour, ils reconnurent l’image à demi effacée d’un beau jeune homme vêtu à la mode d’il y a quelque cinquante ans.

— Oh ! murmura Violette à l’oreille de Pierre, c’est le même que celui dont Folette portait le médaillon sur le corsage quand nous l’avons vue pour la première fois.

— Mais oui, fit Pierre, qui ça peut-il être ?

L’heure était solennelle. Folette poussait un gros soupir en regardant les deux portraits. Sans doute elle allait parler… On n’était pas entré pour rien dans cet antre du souvenir. Le voile du mystère allait enfin se déchirer. Elle remuait déjà les lèvres.

Une voix rompit le silence.

— Qu’il est beau, coco, qu’il est beau, coco, qu’il est beau !

Hélas ! c’était le seigneur oiseau bleu qui rompait le charme en clamant son admiration importune.

Folette, comme si elle retombait d’un songe, se réfugia dans un mutisme absolu.

À nouveau quelque chose d’un peu hagard voilait son œil d’enfant. Longtemps elle demeura prostrée. Dans la pièce calfeutrée, on n’entendait que les pas assourdis du Prince charmant qui promenait ses admirations au milieu des fourrures étalées sur le sol.

Tout à coup, il s’arrêta, un peu intimidé, devant une vitrine dans laquelle brillaient les gemmes, les émaux, les miniatures centenaires aux douces couleurs, les camées antiques et les colliers d’ordres des temps anciens. Au milieu de ces merveilles, une cassette byzantine aux images hiératiques resplendissait d’or et d’argent.

— Oh, madame, que c’est beau ! fit le jeune artiste enthousiasmé.

— Le trésor, le trésor, le trésor ! glapit une voix rauque.

C’était l’oiseau bleu qui bavardait.

Cette fois Folette lui parla avec moins d’aménité que de coutume.

— Tais-toi donc, bavard, fit-elle impérieusement.

— Le trésor ! le trésor ! le trésor ! répétait le désobéissant habillé de plumes. Puis il éclata de rire.