Page:Leconte de Lisle - Poèmes barbares.djvu/170

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
160
POÈMES BARBARES.

Or la Begum, riant comme les bengalis,
Et penchant vers l’époux son col plein d’indolence,
Dit : — Le saint homme rêve ! — Et puis elle lui lance
Une bourse du bout de ses beaux doigts polis.

Le filet, enrichi d’une opale de Perse,
Sur le pavé de marbre incrusté de métal
Sonne et jette un flot d’or qui roule et se disperse.

— Voici le prix du sang au meurtrier fatal,
Dit le Fakir ; maudit soit-il ! Nabab, le glaive
Est hors la gaine : agis avant qu’il ne se lève ! —


V


Il sort, et Mohammed regarde fixement
Cette femme au front ceint de grâce et de noblesse,
Si calme à son côté, si belle en sa faiblesse,
Et dont l’œil jeune et pur brille si doucement.

Il sourit sous le joug de cet être charmant,
Vieux tigre résigné qu’un enfant mène en laisse,
Et repousse bien loin le soupçon qui le blesse :
Quelle bouche dit vrai, si cette bouche ment ?

Ah ! S’il pouvait, au fond de ce cœur qu’il ignore,
Lire ce qu’il désire et redoute à la fois,
Ou le faire vibrer comme un métal sonore !