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LE CORBEAU.

Anxieux de l’Édit impérial, lequel
Était une épouvante aux serviteurs du ciel,
Ordonnant d’enrôler, par légions subites,
Pour la guerre des Goths, cent mille cénobites.
Car, en ce temps-là, ceux qui, dans le monde épars,
Cherchaient l’oubli du siècle en Dieu, de toutes parts,
En haute et basse Égypte, abondaient, vieux et jeunes,
Afin d’être sauvés par prières et jeûnes.
Et c’est pourquoi l’Édit signé de l’Empereur
Emplissait les couvents de trouble et de terreur ;
Et toute chair saignait sous de plus lourds cilices,
Pour désarmer Jésus touché par ces supplices.
Or l’Abbé méditait sur cela, d’un esprit
Plein d’angoisse, et priait pour son troupeau proscrit,
Levant les bras au ciel et disant : — Dieu m’assiste ! —
Mais, comme il s’en allait, le front bas, l’âme triste,
Dans l’ombre des arceaux voici qu’il entendit
Brusquement une voix très rauque qui lui dit :
— Vénérable seigneur, soyez-moi pitoyable ! —
Et l’Abbé se signa, croyant ouïr le Diable,
Et ne vit rien, le cloître étant sombre d’ailleurs.
La voix sinistre dit : — J’ai vu des temps meilleurs ;
J’ai fait de beaux festins ! Et, par une loi dure,
Aujourd’hui c’est la faim sans trêve que j’endure ;
Or, mon pieux seigneur, n’en soyez étonné,
J’étais déjà très vieux quand Abraham est né.

— Au nom du roi Jésus, démon ou créature
Qui m’implores avec cette étrange imposture,