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POÈMES BARBARES.

Qui que tu sois enfin qui me parles ainsi,
Viens ! Dit l’Abbé. — Seigneur, dit l’autre, me voici. -
Et sur la balustrade, aussitôt, une forme
Devant Sérapion se laissa choir, énorme,
Un oiseau gauche et lourd, l’aile ouverte à demi,
Mais dont les yeux flambaient sous le cloître endormi.
L’Abbé vit que c’était un corbeau d’une espèce
Géante. L’âge avait tordu la corne épaisse
Du bec, et, par endroits, le corps tout déplumé
D’une affreuse maigreur paraissait consumé.
Certes, la foi du Moine était vive et robuste ;
Il savait que la grâce est le rempart du juste ;
Mais, n’ayant jamais eu de telle vision,
Il se sentit frémir en cette occasion.
Et les yeux de la Bête éclairaient les ténèbres,
Tandis qu’elle agitait ses deux ailes funèbres.

Sérapion lui dit : — Si ton nom est Satan,
Démon, chien, réprouvé, je te maudis ! Va-t’en !
Par la vertu de Christ, le rédempteur des âmes,
Je te chasse : retombe aux éternelles flammes ! —
Et, ce disant, il fit un grand signe de croix.
— Je ne suis point celui, saint Abbé, que tu crois,
Dit l’oiseau noir, riant d’un sombre et mauvais rire ;
Ne dépense donc point le temps à me maudire.
Je suis né corbeau, Maître, et tel que me voilà,
Mais il y a beaucoup de siècles de cela.
La famine me ronge, et je veux de ta grâce