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POÈMES BARBARES.

Et sans peur dans la mort comme il avait vécu,
Avait tout préservé de ce commun naufrage,
Sa beauté, son orgueil, sa force et son courage.
Autour de la cité muette un lac gisait
Où le soleil sinistre avec horreur luisait,
Gouffre de vase, plein de colossales bêtes
Inertes et montrant leurs ventres ou leurs têtes.
Ours, énormes lézards, immenses éléphants,
À demi submergés par ces flots étouffants,
Grands aigles fatigués de planer dans les nues
Et de ne plus trouver les montagnes connues,
Taureaux ouvrant encor leurs convulsifs naseaux,
Léviathans surpris par la fuite des eaux,
Tous les vieux habitants de la terre féconde
Avec l’homme gonflaient au loin la boue immonde ;
Et de chaudes vapeurs s’épandaient dans les vents.
Or, sachant que les morts sont pâture aux vivants,
Je vécus là, seigneur Abbé, beaucoup d’années,
Très joyeux, bénissant les bonnes destinées
Et l’abondant travail de la mer ; car enfin,
Homme ou corbeau, manger est doux quand on a faim.




Depuis bien des soleils, dans cette solitude,
Je coulais des jours pleins de molle quiétude,
Quand un soir, du sommet de l’arbre accoutumé,
Je vis, vers l’Orient brusquement enflammé,