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POÈMES BARBARES.


Auprès, les bras roidis, les yeux caves et louches,
Broyant d’épais cailloux sous des meules d’airain,
Tournent en haletant les trois Vierges farouches.

Leur cœur pend au dehors et saigne de chagrin,
Tant leurs labeurs sont durs et leurs peines ingrates
Car nul ne peut manger la farine du grain.

Autour d’elles, pourtant, courent à quatre pattes
Les Avares, aux reins de maigreur écorchés,
Tels que des loups tirant des langues écarlates.

Puis, sur des lits de pourpre ardente, sont couchés,
Non plus ivres enfin de leurs voluptés vaines,
Les Languissants, au joug de la chair attachés.

Leurs fronts sont couronnés de flambantes verveines ;
Mais tandis que leur couche échauffe et cuit leurs flancs,
L’amer et froid dégoût coagule leurs veines.

Voici ceux qui tuaient jadis, les Violents,
Les Féroces, blottis au creux de quelque gorge,
Qui, la nuit, guettaient l’homme et se ruaient hurlants.

Maintenant, l’un s’endort ; l’autre en sursaut l’égorge.
Le misérable râle, et le sang, par jets prompts,
Sort, comme du tonneau le jus mousseux de l’orge.