Page:Lectures romanesques, No 118, 1907.djvu/11

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Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et sa clameur désespérée, pareille au cri d’un homme qu’on égorge, traversa lamentablement le silence de la nuit.

Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à regagner la salle…

Et il alla tomber dans son grand fauteuil, pareil à un chêne foudroyé par la tempête…

Henri s’était enfui dans la nuit, comme dut jadis s’enfuir Caïn.

Jeanne de Piennes avait marché jusqu’à la maison paysanne. Elle n’entra pas ; elle avait besoin des ombres de la nuit sur son visage lorsqu’elle ferait le doux et redoutable aveu… Sa vie, la vie de l’enfant qu’elle portait dans son sein allaient se décider là !

Le premier coup de minuit sonna : au détour du sentier, à trois pas d’elle, François apparut…

Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras. L’étreinte fut presque violente : ils s’aimaient vraiment de toute leur âme.

— Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier vient d’arriver au manoir, devançant mon père d’une heure : il faut que le connétable me trouve au château… Parle donc, bien-aimée… dis-moi quel est le secret qui t’oppresse. Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c’est un époux qui t’écoute…

— Un époux, mon François ! Oh ! tu m’enivres de bonheur…un époux ! dis-tu vrai ?

— Un époux, Jeanne : je le jure par mon nom glorieux et sans tache jusqu’à ce jour !

— Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute…

Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler… elle cherchait la parole d’aveu…

À ce moment, un cri terrible, un cri d’horrible agonie déchira le silence des choses…

François bondit.

— C’est la voix de mon père ! balbutia Jeanne épouvantée. François ! François ! on égorge mon père !…

Elle s’était arrachée des bras de l’amant ; elle se mit à courir ; en quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes… Un instant plus tard, elle était dans la salle : son père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras…

— Mon père, mon père, c’est moi ! c’est ta Jeanne !

Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille. Quel regard ! Quelle effroyable malédiction pesa sur la malheureuse !…

Sous ce regard elle recula de deux pas ; à demi folle ; entre eux, il ne fut pas besoin de paroles : elle comprit qu’il savait tout ! Elle se sentit à jamais condamnée. Ses jambes se dérobèrent. Elle tomba à genoux. Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.

Et inconsciente, elle avoua :

— Pardon, père ! pardon de l’avoir aimé, de l’aimer encore !… Voyons, père, ne me regarde pas ainsi… tu veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes pieds, de désespoir !… Ce n’est pas ma faute, va, si je l’aime… une force inconnue m’a jetée dans ses bras… Oh ! père…, si tu savais comme je l’aime !…

À mesure qu’elle parlait, le seigneur de Piennes s’était redressé de toute sa hauteur.

Il était pareil à un spectre…

Il saisit sa fille par une main et la releva.

— Tu me pardonnes, n’est-ce pas ? Oh ! père, dis-moi que tu me pardonnes !

Sans répondre, il la conduisit jusqu’au seuil de la maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça :

— Allez, je n’ai plus de fille !…

Elle chancela ; un gémissement râla dans sa gorge…

À ce moment une voix chaude, mâle et sonore s’éleva soudain :

— Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C’est votre fils qui vous le jure !

En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d’espoir insensé et que le seigneur de Piennes reculait en bégayant :

— L’amant de ma fille !… ici !… devant moi !… Ô honte suprême de mon dernier jour !

Calme, sans un frémissement. François se courba.

— Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils ? répéta-t-il, presque agenouillé.

— Mon fils ! balbutia le vieillard. Vous, mon fils ! qu’ai-je entendu ? Est-ce une sanglante moquerie !…

François saisit les mains de Jeanne.

— Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.