Page:Legouvé - Soixante ans de souvenirs, 1886.djvu/564

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


tous les dimanches et y allait pour trois. Le lundi, à peine rentré au collège, c’était entre lui, son frère et Scribe, à l’heure de la récréation, des récits sans fin sur la pièce, sur le jeu des acteurs, sur les émotions du public, le tout accompagné, bien entendu, de mille projets de mélodrame ou de vaudeville, et de l’espoir lointain de voir leurs trois noms sur l’affiche. Leurs débuts ne furent pas brillants. « Savez-vous, disait un jour Scribe à Janin et à Rolle, avec qui il dînait chez moi, savez-vous par où j’ai commencé ? Par quatorze chutes ! Oui ! quatorze ! C’était bien mérité. Oh, mes amis ! quelles galettes ! Pourtant, ajouta-t-il avec une bonhomie charmante, pourtant je réclame pour une. Elle a été trop sifflée. Elle n’était pas si mauvaise que les autres. Vrai. C’était injuste… » Nous nous mîmes à rire. « Vous riez, et moi aussi. Mais je ne riais pas dans ce temps-là. Après chaque chute nous nous en allions, Germain et moi, tout le long du boulevard, désespérés, furieux, et je lui disais : Quel métier ! c’est fini. J’y renonce. Après les quatre ou cinq plans que nous avons encore, je n’en fais plus… » Quel joli mot de nature que ce : Après les quatre ou cinq plans ! C’est le cri de toutes les passions… Encore quatre ou cinq coups, dit le joueur, et je ne joue plus… Encore un dernier adieu, dit l’amoureux, et je la quitte. Et on ne la quitte pas, et on joue toujours ; et comme un auteur dramatique est à la fois un amoureux et un joueur, on recommence toujours à écrire.

C’est ce que fit Scribe, et il fit bien. Mais on a beau être Scribe, au début, on se cherche, on s’ignore, et