Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/393

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ÉMILE VERHAEREN.


Et les moines qui sont rentrés aux monastères,
Après visite faite aux malheureux des bourgs,
Aux remueurs cassés de sols et de labours,
Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,

À leurs frères pieux disent, à lente voix,
Qu’au dehors, quelque part, dans un coin de bruyère,
Il est un moribond qui s’en va sans prière,
Et qu’il faut supplier au chœur le Christ en croix,

Pour qu’il soit pitoyable aux mendiants avides
Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus
Se béquiller au loin vers les enclos feuillus,
Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.

Et tous alors, tous les moines, très lentement
Envoient vers Dieu le chant des lentes litanies,
Et les anges qui sont gardiens des agonies
Ferment les yeux des morts silencieusement.


(Les Moines)





LE MOULIN




Lemoulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mélancolie,
Il tourne, et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste, et faible, et lourde, et lasse, infiniment.

Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés ; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.