Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/482

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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Ô cher pays dont j’aime à sonder le destin,
Je remonte souvent vers ce passé lointain.

Je parcours en esprit tes vastes solitudes ;
Je toise de tes monts les fières altitudes ;
Je me penche au-dessus de tes grands lacs sans fond ;
Je mesure les flots du rapide profond ;
Et devant le spectacle, impondérable atome,
De ces jours sans soleil j’évoque le fantôme.

Tout change à mes regards ; le présent disparaît ;
Nos villes à leur tour font place à la forêt ;
Tout retombe en oubli, tout redevient sauvage ;
Nul pas civilisé ne foule le rivage
Du grand fleuve qui roule, énorme et gracieux,
Sa vague immaculée à la clarté des cieux !
De ton tiède Midi jusqu’aux glaces du pôle,
Tes hauts pics n’ont encor porté sur ton épaule,
Ô Canada, connu du seul oiseau de l’air,
Que l’ombre de la nue et le choc de l’éclair !
Tout dort enveloppé d’un mystère farouche.
Seul, parfois, quelque masque au regard sombre et louche,
Effaré, menaçant comme un fauve aux abois,
Apparaît tout à coup dans la nuit des grands bois !...
Quels tableaux ! —


Quels tableaux ! — Et devant cette nature immense,
Dans un rêve profond qui souvent recommence,
Je crois entendre encor bourdonner dans les airs
Les cent bruits que le vent mêle, au fond des déserts,
Au tonnerre que roule au loin la cataracte...

Puis je tombe à genoux : — sublime et dernier acte !
Ou prologue plutôt du drame éblouissant