Page:Lenéru - La Triomphatrice.djvu/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
18
la triomphatrice


Flahaut.

C’est entendu, vous êtes une rosse. Quand on n’a pas de talent vous êtes un vrai butor.


Claude, qui passe devant le fauteuil où s’est assis le dernier venu et lui tourne exactement le dos.

Si l’on vous apportait vingt manuscrits par mois, Flahaut, et si, dans ces deux mille pages, jamais, jamais vous n’aviez pu découvrir, je ne dis pas un écrivain, mais seulement une créature vivante, avec des yeux, des oreilles, une âme… ou tout simplement un corps.


Brémont, assis

Moi qui vous parle, j’ai retenu un manuscrit en cinq ans. (Personne n’a l’air de l’entendre.)


Flahaut.

Oui, il faut tout leur apprendre. C’est nous qui leur donnons la vue, l’ouïe, l’odorat… C’est nous qui leur donnons leurs amours et jusqu’à leur sensualité.


Claude, qui réfléchit.

Peut-être pas. Mais il y a vraiment une incroyable déperdition d’intelligence dès qu’on se met à faire œuvre d’écrivain. On vaut toujours mieux que ce qu’on fait.


Brémont.

C’est bien vrai.


Flahaut et Haller, ensemble.

Oh ! non. Pas vous !


Claude, riant.

Vous êtes gentils, qu’est-ce que vous en savez ?… Et puis au fait, cela m’est égal. Je laisse une œuvre propre. Au point de vue matériel, et même au point de vue gloire, j’ai tiré des hommes tout ce qu’ils pouvaient donner… C’est en dernière analyse, ce que je réclamais d’eux… À cela près, je me serais très bien contentée de vivre mon esprit sans l’écrire.