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la triomphatrice

ce qui ne devait pas sortir. (Presque gaiement.) Ô repas désastreux, dont je garde la mémoire ! Vous me reprochiez de manger trop vite…


Henri.

En un quart d’heure… vous pressiez le service…


Claude.

Jamais je n’ai été plus vivante et jamais l’expansion ne me fut plus interdite. Ô joie de la parole jaillissante, du rire sûrement partagé ! Moi je vivais de silence, du silence des vieilles femmes…


Henri.

Dame ! J’aurais été bien incapable de vous parler littérature.


Claude.

« Littérature », c’est vrai… Vous croyez qu’on « parle littérature » comme on parle chinois… Au fond, je crois que nous n’avons jamais échangé beaucoup de paroles, mais j’étais seule à m’en douter. Et ces paroles qu’il fallait mordre à mes lèvres, ravaler, refouler toujours, comme on refoule ses larmes, peu à peu elles devenaient des cris, de l’étouffement, de la colère, du désespoir. Je passais mes jours à me défendre, à me garder, à vous refuser mon âme, et jusqu’à mes gaîtés qui n’étaient plus les vôtres, et vous vouliez que la nuit… ah ! tenez, je devrais encore me taire. (Se reprenant, se domptant.) J’aurais voulu me faire pardonner, être une amie, vous être utile… Je n’avais pas cette sottise, mon cher Henri, de vous en vouloir, de me trouver incomprise… C’était à moi de comprendre. (Doucement.) C’est ce que j’ai fait. (Un temps.) Je me suis efforcée par la discrétion de ma vie…


Henri.

Au début, je l’accorde, pendant… oui, je le reconnais, pendant sept ans… mais depuis !