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préface

pariez et que je ne l’emporte pas. L’amour de la femme doit monter, celui de l’homme doit descendre. »

Si l’on veut mon sentiment, je trouve Sorrèze un homme admirable et absolument tel qu’il doit être. Dans la vie, sans doute n’aurait-il pas parlé ; il se fût détaché sans paroles et peut-être même avec une moindre lucidité, en cherchant d’autres causes à sa lassitude. Mais on ne fait pas de théâtre à bouche close et du dialogue avec des personnages muets. Et si je m’adresse ce reproche que nul n’a songé à me faire, d’avoir voulu un Sorrèze encore trop supérieur, trop intelligent, trop conscient, trop délicat, trop ombrageux, trop digne d’amour enfin pour justifier ses craintes, pour le faire décliner dans l’estime confraternelle de Claude, c’est pour avoir trop redouté mon inéluctable donnée. J’ai eu trop peur de décourager l’amour de la femme avant celui de l’amant, car un Sorrèze sans « jalousie », sans cette jalousie-là, un Sorrèze de second plan et inconscient du rôle, une sorte d’amant de cœur inégal en rang spirituel, je ne sais quel Ruy-Blas dans la maison de la Reine, c’est cela qui eût été déchéance, cruauté gratuite envers mon héros, invraisemblance envers mon héroïne, car enfin, enfin la reine d’Espagne aimait au moins un homme d’État…

Je n’ose dire que Claude n’ait pu aimer le premier venu — on me le reprocherait trop dans l’état actuel de la psychologie du théâtre — qu’on me permette de dire qu’alors elle en aurait vraisemblablement aimé dix. Et ceci revient à cela.

Tout compte fait, cette pièce cruelle envers un amant me paraît être un rude hommage à l’homme. Une femme de lettres m’en a reproché l’agenouillement et c’est en toute conscience du signe qu’un jeu de scène en réalise le geste. Vieux réflexe qui disparaîtra sans doute. La Triomphatrice est pour moi une pièce de transition. La femme qui, peu à peu, se met à vivre et à valoir comme l’homme, peu à peu aimera et désaimera comme lui. Aujourd’hui, si grande qu’elle soit, elle exige encore d’aimer plus haut