Page:Lepelletier - Paul Verlaine, 1907.djvu/220

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ces grandes et terribles commotions qui bouleversent toute une existence.

Un seul fait domina toute sa destinée, l’emplit, la perturba, l’empoisonna : ce fut son mariage.

Il est impossible de refaire après coup la vie d’un homme. On serait ridicule à vouloir tirer un horoscope après décès, et, reconstruisant, de toutes pièces, une destinée, ce serait folie d’imaginer un Verlaine demeuré célibataire et employé de bureau, touchant régulièrement ses appointements, vivant bourgeoisement avec sa bonne mère, menant, jusqu’aux derniers jours de l’excellente femme, une existence relativement régulière, entremêlée de visites à la Vénus banale, de stations dans les cafés, puis, avec sérénité, assouvi, dégrisé, apaisé, écrivant à loisir, dans la quiétude de son bureau, dans l’isolement de sa chambre à coucher, ou sous le rafraîchissement de frondaisons vertes, des poèmes plus ou moins recherchés et ciselés, accueillis dans quelques revues aux prétentions artistiques. Un Verlaine assagi, pondéré, correct, habillé à la Belle Jardinière, contribuable ponctuel, lauréat de l’Académie Française, ayant mené enfin la vie sinécuriste et monotone, mais heureuse et douce, de quelques-uns de ses camarades de jeunesse, terminant leur carrière dans un bon fauteuil administratif, comme Albert Mérat, ou mieux encore dans un siège à l’Institut, comme José-Maria de Heredia, de plus bibliothécaire.

Peut-être, si sa destinée eût été ainsi canalisée, si le torrent de sa vie se fût écoulé régulier et paisible, entre les parois bien lisses d’une carrière administrative, s’il n’eût jamais perdu les habitudes familiales, Verlaine aurait-il continué à donner de bons poèmes, dans la manière objective et descriptive de Leconte de Lisle. Il