Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/36

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sant, son armée était formidable. La cité avait ses maisons d’argile au soleil et ses trois murailles en spirale bâties en pierre de taille. C’était un lieu très fort et il y avait une citadelle et un couvent habité par les Vierges du Soleil. L’Inca hospitalier, qui ne craignait rien et qui ne connaissait pas la trahison, laissa entrer les hommes blancs dans cette ville qui eût pu être leur prison et où ils furent reçus en amis, comme des envoyés nobles de l’autre grand empereur qui régnait au-delà des mers.

« Or, également en ce temps-là, le chef des étrangers avait partagé sa petite armée en trois parts et il avait marché sur la ville en ordre de bataille, car il doutait du cœur généreux de l’Inca. Alors, l’Inca dit : « Puisqu’ils craignent notre hospitalité, sortons tous de cette ville dont ils feront leur asile, et la paix entrera dans leur cœur. » Ainsi, lorsque le Conquistador approcha avec ses soldats en bataille, personne ne sortit pour le recevoir et il traversa les rues à cheval sans rencontrer aucun être vivant et sans entendre d’autre son que l’écho des pas de ses lourds guerriers. »

Ici, l’homme rouge sembla se recueillir, et il reprit :

« Ceci se passait à une heure avancée de l’après-midi. L’Étranger envoya aussitôt une ambassade au camp de l’Inca. Le frère de l’Étranger qui s’appelait Fernando vint au camp avec vingt cavaliers ; il demanda à parler à l’Inca. Or, celui-ci le reçut sur son trône, le front entouré du borla royal !

« Il était au milieu de ses officiers et de ses femmes. Les étrangers apportaient des paroles de miel. Or, l’Inca dit : « Dites à votre capitaine que j’observe un jeûne qui finira demain. Je le visiterai alors avec mes principaux chefs. En attendant, je lui permets d’occuper les bâtiments publics de la place et point d’autres, jusqu’à mon arrivée ; j’ordonnerai alors ce qu’il y aura à faire. »

« Or, après ces bonnes paroles, il arriva qu’un cavalier espagnol, pour remercier l’Inca qui n’avait encore jamais vu d’homme à cheval, déploya son talent d’écuyer. Mais quelques personnages présents ayant marqué de la frayeur, cependant que l’Inca restait impassible, l’Inca les fit mettre à mort comme il était juste. Après quoi les ambassadeurs burent la chicha dans les vases d’or présentés par les Vierges du Soleil. Et ils s’en retournèrent à Cajamarca. Or, ils rapportèrent tristement à leur chef ce qu’ils avaient vu : la magnificence du camp, la force et le nombre des troupes, leur belle ordonnance et leur discipline ; le désespoir entra dans le cœur des soldats de l’Étranger, surtout lorsque la nuit fut venue et qu’ils virent les feux de l’Inca éclairant les flancs des montagnes et brillant dans l’obscurité aussi pressés que les étoiles du ciel !

Ici, l’homme rouge se recueillit encore ; puis il poursuivit :

— Mais l’Étranger, que rien n’abattait dans le mal, passa dans leurs rangs et leur versa la parole honteuse qui devait ranimer les courages. Or, le lendemain, à midi, le cortège de l’Inca se mit en marche. Élevé au-dessus de la foule, on apercevait le roi porté sur les épaules des principaux de la nation. L’armée derrière lui se déployait dans les vastes prairies aussi loin que l’œil pouvait atteindre[1]. Dans toute la ville régnait un profond silence, interrompu seulement de temps en temps par le cri de la sentinelle qui signalait du haut de la forteresse les mouvements de l’armée de l’Inca.

« D’abord entrèrent dans la ville quelques centaines de serviteurs qui chantaient dans leur marche des chants de triomphe résonnant aux oreilles de l’Étranger comme les chants de l’Enfer. Puis, des guerriers, des gardes, des seigneurs aux costumes lamés d’argent, de cuivre et d’or. Notre Atahualpa, fils du Soleil, était porté sur une litière et assis au-dessus de tous sur un trône d’or massif. Or, le cortège parvint jusqu’au cœur de la Plaza sans avoir rencontré un visage blanc. Quand Atahualpa, fils du Soleil, fut entré dans cette place avec six mille des nôtres, il demanda : « Où sont les étrangers ? » Or, à ce moment, un moine, que personne n’avait encore aperçu, s’avança vers l’Inca, une croix dans la main. Il était accompagné d’un Indien interprète qui lui exposa les principes de la foi de l’Étranger et lui demanda d’abandonner son dieu pour celui des chrétiens. Atahualpa répondit : « Votre Dieu fut mis à mort par les hommes qu’il avait créés ! Mais le mien, dit-il, en montrant sa divinité qui, dans ce moment même s’abaissait dans sa gloire, derrière les montagnes, Mon Dieu vit encore dans les cieux d’où il regarde ses enfants ! »

À ces paroles de l’orateur rouge, tous les Indiens qui entouraient Christobal et son compagnon se tournèrent vers le soleil qui

  1. Xeres. Conq. del Peru. (Ce Xeres était secrétaire de l’expédition de Pizarre.)