Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/37

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allait disparaître derrière les Andes et firent entendre un étrange cri d’allégresse, cri d’adieu et d’espoir à l’astre du jour, transmis par les générations. Par une fente de la muraille, on apercevait la pourpre éclatante du soir inca et la scène avait une telle grandeur que Marie-Thérèse et Raymond ne purent s’empêcher de tressaillir. Oui, on ne pouvait plus en douter, le dieu Soleil avait encore ses fidèles comme au soir tragique d’Atahualpa ! Il n’y avait qu’à les voir, tous exaltés, frémissants, ces hommes qui avaient conservé le même langage, les mêmes mœurs depuis tant de siècles ! La conquête avait passé sur eux sans les changer. Ils avaient conservé la tradition ! Et ce n’était peut-être pas une légende, après tout, qu’au fond des montagnes, dans quelque cité restée inconnue, insoupçonnée des autres races, défendue par le rempart inaccessible des Andes et les neiges éternelles, il y avait des prêtres qui travaillaient incessamment à attiser la flamme sainte. Leur Histoire, plus durable encore que leurs monuments dont les ruines prodigieuses étonnent cependant le voyageur autant qu’aux plaines de Louqsor et de Karnack, leur histoire immortelle passait, avec tous ses détails privés, de bouche en bouche, à travers les âges ! Et le miracle de l’immobilité du récit ne s’était peut-être accompli que parce que ce peuple n’avait pas d’écriture ! Pas d’écriture (elle était défendue), pas de littérature chez l’Inca, pas de mensonge poétique. Seule, la mémoire fidèle, aidée par les quipos (petites cordes à nœuds qui servaient à compter et à se rappeler), seule la mémoire fidèle répétait les mêmes mots et faisait recommencer les mêmes choses aux mêmes heures du monde, depuis un temps sans nombre.

Ils écoutèrent le récit de la mort d’Atahualpa à genoux. Chose singulière, la plupart d’entre eux, en se courbant, faisait le signe de la croix ! D’où venait-il, ce signe là ? Fallait-il trouver là seulement la preuve nouvelle de cet amalgame extraordinaire des cultes anciens et nouveaux dont s’était accommodée la basse classe indienne jadis pourchassée par l’Inquisition ? Arrivait-il de plus loin encore ? Certains historiens ont prétendu que les premiers conquérants le trouvèrent, ce signe, chez les Aztèques et les Incas, d’où cette conclusion que la civilisation des deux Empires pouvait avoir pour origine ou pour accélératrice la prodigieuse aventure de naufragés chrétiens, chercheurs de l’Inconnu, à travers les Indes, la Chine, les mers du Pacifique. Que de problèmes soulevés et jamais résolus ! Indifférent au drame actuel qui se nouait autour de lui, l’illustre François-Gaspard Ozoux, de l’Institut, ne vivait que dans le passé, sa philosophie de pacotille ne trouvant pas le lien qui rattachait la tragédie antique au geste de l’Homme au punch rouge et aussi au mouvement de cette foule qui avait rejeté les descendants du Conquistador jusque dans cette salle où l’on pleurait la mort d’Atahualpa…

De sa voix psalmodique, le prêtre rouge rappelait les terribles étapes de l’étrange infortune :

« Pizarre et ses cavaliers, prêts au combat, se tenaient dissimulés dans les vastes salles des palais qui entouraient la plaza. » C’est là que le moine qui avait su parler du vrai Dieu à Atahualpa vint les rejoindre. « Ne voyez-vous pas, dit-il à Pizarre, que, tandis que nous nous épuisons en paroles avec ce chien plein d’orgueil, la campagne se couvre d’Indiens ? Courez-lui sus ! Je vous donne l’absolution ! »

On était arrivé au drame, à ce que l’homme rouge appelait : le crime de l’Étranger. Pour le raconter, il se haussa encore sur son escabeau et son geste menaçant domina la foule et Christobal lui-même, sur sa mule, et ses compagnons.

On sut alors comment, s’élançant sur la place, Pizarre et ses soldats avaient poussé leur vieux cri de guerre : « Saint-Jacques et tombons sur eux ! » Tous les Espagnols qui étaient dans la ville y répondirent par le cri de combat, et, s’élançant des grandes salles où ils étaient cachés, ils se répandirent sur la plaza, fantassins et cavaliers, et se jetèrent au milieu de la foule des Indiens. Ceux-ci furent saisis d’une terreur panique. Ils ne savaient où fuir pour éviter la mort qui les menaçait.

« Nobles et gens du peuple, tous avaient été foulés aux pieds sous les charges furieuses des cavaliers qui frappaient à droite et à gauche sans ménagement, pendant que leurs épées, étincelant dans la fumée, portaient l’épouvante au cœur des malheureux indigènes, qui voyaient alors pour la première fois le cheval et son cavalier dans tout ce qu’ils ont de terrible. Ils ne firent aucune résistance ; à la vérité, ils n’avaient pas d’armes. Toutes les issues étaient fermées, car l’entrée de la place était encombrée des corps de ceux qui avaient péri en faisant de vains efforts