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stupéfaction de Natividad, a ressorti son carnet de notes…

— Que non point, illustre señor !… Voici comme les choses se passent chez nous !… C’est bien simple… Un détachement de troupes parcourt les villages de l’intérieur et arrête de force les Indiens qui ne se sont pas dissimulés à temps. Ces recrues sont naturellement désignées sous le nom d’engagés volontaires !…

— Ah ! ah ! délicieux ! Et vous ne craignez pas qu’ils vous fusillent quand vous les avez armés, vos volontaires ?

— Oh ! señor ! une fois passés les premiers jours, ils se trouvent tellement bien du régime qu’ils ne veulent plus retourner dans leurs familles, et ce sont ces mêmes Indiens qui deviennent des recruteurs impitoyables. Ils font de très bons soldats. Ceux-là sont de méchante humeur à cause de la montagne, mais ils se feraient tuer pour Veintemilla !

— Allons ! tant mieux ! conclut Ozoux avec une grande philosophie.

Et il ajouta même, ce qui eut pour effet de porter à son comble la stupéfaction du commissaire :

— Vous savez, ils peuvent s’en aller, nous retrouverons bien les Indiens tout seuls !

Natividad eut un haut-le-corps : « Quel homme est-ce donc là ? » se demanda-t-il. Mais son attention fut attirée sur la route.

— Qu’est-ce que ceci ? Ah ! ah ! on a campé ici !

En effet, sur le roc du sentier qui, brusquement, s’était élargi en une sorte de cirque, on pouvait apercevoir encore toutes les traces du séjour d’une troupe assez importante. Dans ce coin, on avait fait du feu ; dans cet autre, on avait mangé. Des débris de boîtes de conserves, des restes de victuailles jonchaient le sol. Là, avait été certainement la première étape de l’escorte de l’Épouse du Soleil. Natividad accéléra la marche.

— Ce qu’il y a de plus en plus extraordinaire, c’est que l’on n’aperçoit encore ni le marquis, ni le petit Christobal, ni votre neveu !

— Bah ! Bah ! Monsieur l’inspecteur supérieur ! ne vous faites pas tant de bile, répondit flegmatiquement l’oncle, on les retrouvera toujours bien, allez !… un jour ou l’autre !

— Hein ?

— Je dis que… Aïe… voilà ma mule qui refuse d’avancer ! Hue donc ! Sale bête !

Décidément, François-Gaspard devenait bien brave ! Comme il avait changé depuis le premier voyage dans la Cordillère, depuis Cajamarca ! Là-bas, il avait été ridicule. Ici, il montrait un calme héroïque, tenait la tête de la caravane et répondait en plaisantant aux inquiétudes de ses compagnons de route. Mais sa mule n’avançait toujours pas, malgré les coups de talon du caballero. Le commissaire se pencha.

— Le corps d’un lama !

Ils s’arrêtèrent devant ce cadavre de bête qui barrait le chemin. Natividad descendit, tâta l’animal, lui souleva la tête, lui inspecta les naseaux et trouva la blessure d’où son sang s’était échappé, car il y avait du sang sur les cailloux, puis il poussa son cadavre dans l’abîme et remonta sur sa mule.

— Pas de doute, fit-il, c’est le lama sur lequel était monté le petit Christobal. L’enfant aura été jusqu’au bout du souffle de sa monture. Pour l’exciter à la course, il l’a même piqué de son couteau et lui a fait à l’épaule une assez large blessure, car le lama est ordinairement assez lent et paresseux.

— Pauvre bête ! fit François-Gaspard qui écrivait sur son carnet.

— Pauvre enfant ! fit Natividad, qu’est-il devenu ?

— Mais, rassurez-vous, Monsieur l’inspecteur. Il n’était pas seul ! Raymond ne l’aura pas abandonné… et, en admettant que mon neveu l’eût laissé derrière lui, le marquis l’a certainement recueilli.

— C’est assez plausible, avoua Natividad en hochant la tête.

— On monte à lama, chez vous ?

— Non ! Non ! si l’on excepte les enfants, qui quelquefois s’amusent quand le lama le veut bien. Oui, on en donne pour ce jeu aux enfants de riches. Le petit Christobal doit avoir le sien !

— Jamais je n’aurais cru qu’un lama était capable d’une pareille course et d’une pareille vitesse !

— Oh ! celui-là ne me paraît pas avoir fait partie de ces troupeaux conduits par les arrieros qui les ont habitués à n’être plus que des bêtes de somme. Ce devait être un animal de luxe qui n’avait pas perdu son caractère et sa souplesse de chèvre folle, à moins que ce ne soit un lama dressé déjà à porter des enfants !… Et puis le petit Christobal ne doit pas peser bien lourd !… Mais où donc a-t-il trouvé cette bête et où donc, monsieur votre neveu a-t-il trouvé son cheval ? Dans les écuries de l’hacienda sans doute ! Dans tous les cas, je le regrette bien ! Ils seraient avec nous à