Page:Leroux - La Hache d’or.djvu/4

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étoiles. C’est à peine si je pouvais apercevoir les grandes ombres menaçantes des premiers arbres qui entouraient notre demeure. Et je ne vis distinctement mon mari et la servante que dans le moment qu’ils passaient sous ma fenêtre, avec mille précautions, marchant sur la pelouse pour que je n’entendisse point le bruit de leurs pas et portant, chacun par une poignée, une sorte de longue malle, assez étroite, que je n’avais jamais vue. Ils pénétrèrent dans le chalet et je ne les entendis ni ne les vis plus pendant plus de dix minutes.

Mon angoisse dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Pourquoi se cachaient-ils de moi ? Comment n’avais-je pas entendu arriver le petit cabriolet qui ramenait Herbert ? À ce moment, il me sembla entendre hennir au loin. Et la servante parut, traversa les pelouses, se perdit dans la nuit et revint bientôt avec notre jument toute dételée qu’elle faisait marcher sur la terre molle. Que de précautions pour ne pas me réveiller !

De plus en plus étonnée de ne pas voir Herbert entrer dans notre chambre, comme il faisait à chacun de ses retours nocturnes, je passai à la hâte un peignoir et me mis à errer dans l’ombre des corridors. Mes pas me conduisirent tout naturellement vers le petit cabinet qui me faisait si peur. Et je n’étais pas encore entrée dans le petit corridor qui y aboutit que j’entendais mon mari commander d’une voix sourde et rude à la servante qui remontait :

— De l’eau ! apporte-moi de l’eau ! de l’eau chaude, tu entends ! ça ne part pas !

Je m’arrêtai et je suspendis mon souffle. Au surplus, je ne pouvais plus respirer. J’étouffais, j’avais le pressentiment qu’un horrible malheur venait de nous arriver. Tout à coup, je fus à nouveau secouée par la voix de mon mari qui disait :

— Ah ! enfin ! ça y est !… C’est parti !…

La servante et lui se parlèrent encore à voix basse et j’entendis le pas d’Herbert. Ceci me rendit des forces et je courus m’enfermer dans ma chambre. Bientôt il frappa, je fis celle qui était endormie et qui se réveillait ; enfin, je lui ouvris. J’avais une bougie à la main, elle tomba quand j’aperçus son visage qui était terrible.

— Qu’as-tu ? me demanda-t-il tranquillement, tu rêves encore ? Couche-toi donc.

Je voulus rallumer la lumière, mais il s’y opposa et j’allai me jeter dans mon lit. Je passai une nuit atroce.

À côté de moi, Herbert se tournait et se retournait, poussait des soupirs et ne dormait point. Il ne me dit pas un mot. Au petit jour, il se leva, me déposa un baiser glacé sur le front et partit. Quand je descendis, la servante me remit un mot de lui m’annonçant qu’il était obligé de s’absenter encore pour deux jours.

À huit heures du matin, j’apprenais par des ouvriers qui allaient à Neustadt que l’on avait trouvé le père Basckler assassiné dans un petit chalet qu’il possédait dans le Val-d’Enfer et où quelquefois il passait la nuit, lorsque ses affaires d’usure l’avaient trop longtemps retenu chez les paysans. Basckler avait reçu un terrible coup de hache à la tête qui avait été fendue en deux, « une vraie besogne de bûcheron ».

Je rentrai chez moi en m’accrochant aux murs. Et encore ce fut vers le fatal petit cabinet que je me traînai. Je n’aurais pu dire exactement ce qui se passait dans ma tête, mais j’avais besoin de voir ce qu’il y avait derrière cette porte, après les paroles de la nuit et la figure que j’avais vue à Herbert. À ce moment, la servante m’aperçut et me cria méchamment :

— Laissez donc cette porte tranquille, vous savez bien que M. Herbert vous a défendu d’y toucher ! Vous serez bien avancée, allez, quand vous saurez ce qu’il y a derrière !…

Et je l’entendis s’éloigner avec un rire de démon.

Je me mis au lit avec la fièvre. Je fus quinze jours malade, Herbert me soigna avec un dévouement maternel. Je croyais avoir fait un mauvais rêve et il me suffisait maintenant de regarder son bon visage pour me confirmer dans cette idée, que je n’étais pas dans mon état normal, la nuit où j’avais cru voir et entendre tant de choses exceptionnelles. Du reste, l’assassin du père Basckler était arrêté. C’était un bûcheron de Bergen que le vieil usurier avait trop « saigné » et qui s’était vengé en le saignant à son tour.

Ce bûcheron, un nommé Mathis Müller, continuait de proclamer son innocence mais, bien qu’on n’eût point trouvé une goutte de sang sur lui ni sur ses habits et que sa hache fût presque comme de l’acier neuf, on avait, paraît-il, suffisamment de preuves de sa culpabilité pour qu’il n’échappât point au châtiment.

Notre situation ne se trouva point modifiée, comme nous aurions pu le croire, par la mort du père Basckler : et c’est en vain qu’Herbert attendit un testament qui n’existait pas.

À mon grand étonnement, mon mari s’en trouva très affecté et, un jour que je l’interrogeais là-dessus, il me répondit, très énervé :

— Eh bien, oui ! j’avais beaucoup compté sur ce testament-là, si tu veux le savoir, beaucoup !

Et son visage, me disant cela, était devenu si mauvais que l’autre visage terrible de la nuit mystérieuse me réapparut et, désormais, ne me quitta plus. C’était comme un masque toujours prêt que je mettais sur la figure d’Herbert, même quand celle-ci était naturellement douce et triste. Quand le procès de Mathis Müller eut lieu à Fribourg, je me jetai sur les journaux. Une phrase que prononça l’avocat me poursuivit nuit et jour :

— Tant que vous n’aurez pas retrouvé la hache qui a frappé et les vêtements nécessairement maculés de sang dont l’assassin était revêtu lors de l’assassinat de Basckler, vous ne pourrez pas condamner Mathis Müller.

Néanmoins, Mathis Müller fut condamné à mort et je dois dire que cette nouvelle troubla étrangement mon mari. La nuit, il ne rêvait plus que de Mathis Müller. Il m’effrayait et ma pensée aussi m’épouvantait.

Ah ! j’avais besoin de savoir ! Je voulais savoir ! Pourquoi avait-il dit :

Ça ne veut pas partir !

À quelle besogne avait-il donc été occupé, cette nuit-là, dans le petit cabinet mystérieux ?

Une nuit, je me levai à tâtons et je lui volai ses clefs !… et je m’en fus dans les corridors… J’étais allée chercher dans la cuisine une lanterne… J’arrivai, claquant des dents, à la porte défendue… Je l’ouvris… et je vis tout de suite la malle… la malle oblongue qui m’avait tant intriguée… Elle était fermée à clef mais je n’eus pas de peine à trouver la petite clef, là dans le trousseau… et le couvercle fut soulevé… je me mis à genoux pour mieux voir… et ce que je vis m’arracha un cri d’horreur… Il y avait là des vête-