Page:Leroux - Les Trois Souhaits.djvu/2

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Je ne me lassai point de te regarder ni de t’entendre. Ton appétit était charmant et ta conscience tranquille. Nous parlâmes du passé, des années de quartier latin, de cet amphithéâtre de l’École de médecine d’où tu sortais, affirmant ta religion de la matière, et des heures folles du Boul’Mich’ où tu proclamais la joie passagère mais définitive de vivre, et de tes premiers essais, et de tes premiers clients, quand, médecin de quartier actif et recherché, tu étais possédé déjà de cette étrange manie de distribuer à tes malades pauvres tout ce que te donnaient les riches. Te rappelles-tu le procès des Trente, des trente fameux anarchistes qui furent reconnus innocents après un an et demi de prison préventive, et de ta charité pour quelques-unes de leurs malheureuses compagnes, privées alors de toutes ressources ? Il faut te souvenir, ami, car c’est la charité qui fut à l’origine de ta grâce, ô sceptique ! et c’est ton amour des hommes qui t’a conduit à l’amour de Dieu.

Je sais bien qu’il y a eu Auguste Nicolas. Tu rencontras un moine qui te dit : « Il faut lire Auguste Nicolas. » Tu le cherchas longtemps sans le trouver, et puis, un jour où la divine Providence s’en mêla, tu découvris Auguste Nicolas à la devanture d’un bouquiniste de la rue de Rennes. Auguste Nicolas prouvait l’existence de Dieu. C’est terrible, pour un athée, de tomber, vers la trentaine, sur les preuves de l’existence de Dieu. Il se fait moine tout de suite.

Si, comme moi, ami, pendant ta belle adolescence, tu les avais fréquentées avec le vin des burettes, la fumée de l’encens et le tintement argentin des sonnettes, il est probable que je ne verrais pas aujourd’hui ta tête rase ni tes pieds nus.

— Béni soit le Seigneur, dis-tu, que je l’aie connu si tard pour le mieux connaître. Ton déjeuner était excellent. Descendons. Tu me feras un bout de conduite dans la rue, si toutefois un sot amour-propre ne te retient à la maison. Tu ne crains point, en te promenant à mes côtés, d’être la risée du peuple ? Viens, alors. Sais-tu bien que ton escalier est magnifique ? Moi, je n’ai plus d’escalier, je n’ai plus de maison, je n’ai plus de propriétaire.

Inconsciemment, je fis :

— Je voudrais bien être à ta place.