Page:Leroux - Les Trois Souhaits.djvu/3

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À peine avais-je prononcé ces mots que le concierge, qui me guettait, me tendit un papier.

— Monsieur, c’est votre congé. Quand on ne peut pas payer son terme, on va habiter sous les ponts.

L’air était vif ; le vent, derrière toi, enflait ton capuchon, et tu mis les mains dans tes manches. Je ne regardais que tes pieds nus sur la sandale de bois aux lanières de cuir et je plaignais infiniment tes orteils :

— Tu n’attrapes jamais, te demandai-je, le rhume de cerveau ?

— Pas un rhume depuis que je suis moine. Ma santé ne fut jamais plus robuste. Mendiant, j’accepte ce que l’on me donne : ton déjeuner aujourd’hui ; un morceau de pain demain. Mon esprit est merveilleusement lucide, et j’ai la joie incomparable de vivre dans la compagnie de saint Thomas, de saint Augustin et de saint François : Ils sont toujours à mes côtés.

Nous étions arrivés sur le boulevard. Autour de nous, le vent faisait claquer les jupes. Il y avait des rires et des mollets dans l’air. Des hanches se balançaient devant nous ; des regards curieux et sombres allaient au moine, et les lèvres des femmes étaient très rouges sous la voilette.

Brusquement, je lui dis :

— Et les femmes !

Sa voix fut très grave :

— La grâce est venue et les femmes sont parties. Certes oui, je les ai aimées. Ce sont de belles créatures. Maintenant je n’aime plus que les âmes. Il n’y a rien de plus beau sous le ciel qu’une belle âme.

— Et jamais ? jamais ?…

— Jamais.

— Tu n’y penses plus ? Mais je t’ai connu cent histoires de femmes et mille tracas.

— Aucune femme ne me donnera plus jamais aucun tracas.

Inconsciemment, je fis :

— Je voudrais bien être à ta place.

À peine avais-je prononcé ces mots que je me sentis envahi d’une torpeur étrange, cependant qu’un jeune employé des télégraphes me tendait un papier bleu sur lequel je lus : « Mon chéri, je ne veux pas abuser plus longtemps de tes bontés et je file pour la Terre de Feu avec ton meilleur ami. »

Tu me pardonneras, ô mon frère, cette histoire bizarre et fantaisiste de ces trois ridicules souhaits. Mais je n’ai pas eu le vrai courage d’étaler, toute nue, l’émotion profonde et naïve que j’ai ressentie à ta vue, toute la beauté simple et grave de ta parole, et ton amour définitif de ta pauvreté. Nous autres, ici, nous avons ce malheur que tu n’as plus, de toujours sourire.

Gaston Leroux.