Page:Leroux - Rouletabille chez les bohémiens, paru dans Le Matin, 1922.djvu/19

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Dans le même moment, on entendit des voix dans le vestibule et Alari s’en fut voir ce qui se passait. Il revint, l’air tout ahuri et tenant une gaze bleuâtre qu’il montra aux jeunes gens en disant :

— C’est le père Tavan qui a trouvé l’écharpe de mademoiselle dans le clos de M. Hubert !…

Jean devint affreusement pâle. Rouletabille bondit hors de la pièce… Dans le vestibule, il se heurta à Estève, la femme de chambre, une Arlésienne qui n’était point depuis longtemps en service au Castou-Nou, et lui demanda d’une voix sèche si Mlle Odette était dans sa chambre.

— Eh ! je crois bien qu’elle est dans sa chambre ! Je descends lui chercher son petit déjeuner !… répliqua cette fille, un peu étourdie des façons du reporter.

Celui-ci lui demanda encore :

Mlle Odette est allée hier chez M. Hubert ? »

Estève, qui paraissait de plus en plus offusquée par ce brutal interrogatoire, se prit à rougir et tout à coup éclata :

— Eh ! est-ce que je sais, moi, si mademoiselle est allée chez M. Hubert ? Es terrible ! Est-ce que je suis là pour veiller sur mademoiselle ?… Laissez-moi passer !… Quès aco ?…

À ce moment, Jean parut dans le vestibule, suivi d’Alari et dit à Estève :

— Tu porteras à ta maîtresse son écharpe que cet homme vient de trouver dans le jardin de M. Hubert…

— Dans soun jardin ?… répéta la servante, visiblement troublée.

— Oui, dans soun jardin ! redit le père Tavan, un journalier qui travaillait en supplément quelquefois chez les Lavardens, mais le plus souvent chez Hubert.

— Et tu travaillais ce matin chez M. Hubert ? questionna Rouletabille.

— Oui… j’arrivais pour le travail, répondit l’autre… J’ai vu l’écharpe par terre, dans la petite allée. Je l’ai reconnue tout de suite. La demoiselle l’avait encore hier sur les épaules. Je suis allé frapper à la porte de M. Hubert, mais personne ne m’a répondu !… Alors j’ai rapporté lou fichu ici !

— Eh ! Tavan, fit Alari, où as-tu vu que mademoiselle avait hier lou fichu sur ses épaules ? Pas chez M. Hubert, apparemment !…

— Non ! mais quand elle est passée sur la route avec lou padre, à la promenade de cinq heures…

— Alors, fit Rouletabille, elle aura perdu cette écharpe pendant la promenade. M. Hubert l’aura trouvée, ramassée… et il l’aura lui-même perdue en rentrant chez lui !…

— À moins, fit Alari, que M. Hubert, rencontrant monsieur et mademoiselle à la promenade ait dérobé lou fichu en manière de plaisanterie…

— Drôle de plaisanterie ! ricana Jean… Mais M. Hubert nous renseignera là-dessus… Merci toujours, Tavan, et que Dieu te garde !…

Pendant ce temps, Rouletabille ne perdait pas une ligne du jeu des physionomies autour de lui ; Estève s’était éclipsée, descendant aux cuisines ; Tavan avait une de ces figures de vieux paysan roublard qui affectent de cacher une sûre astuce sous une niaiserie problématique…

— Je m’en vais avec Tavan, fit le reporter… Il me montrera l’endroit où il a trouvé cette écharpe…

Alors Jean les suivit dans le plus fâcheux état d’esprit. Alari fermait la marche.

Ils descendirent la route jusqu’à la porte de la petite propriété d’Hubert, une modeste bastide accotée au parc des Lavardens et qu’Alari ne désignait jamais autrement que par ces mots méprisants : « Lou cabanou », bien qu’Hubert eût fait tous les frais nécessaires pour lui donner un aspect moderne et la meubler avec une certaine élégance.

Quand ils eurent pénétré dans l’enclos, Tavan désigna l’endroit où il avait trouvé l’écharpe… Rouletabille était déjà à quatre pattes… déjà il avait quitté l’allée pour suivre une piste fraîchement empreinte dans