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III
le père de huck.


Deux ou trois mois s’écoulèrent. Dès la rentrée des classes, on m’avait envoyé à l’école et peu à peu je m’y étais habitué. Par degrés aussi, je m’accoutumais aux façons de la veuve. L’hiver, d’ailleurs, il me paraissait moins dur de vivre dans une maison et de coucher dans un lit.

Un matin — j’ai de bonnes raisons pour me rappeler ce matin-là — je fus encore assez malencontreux pour répandre sur la nappe tout le contenu de la salière. Je me dépêchai d’avancer la main afin de lancer une pincée de sel par-dessus mon épaule gauche. Miss Watson ne m’en laissa pas le temps ; elle ramassa le tout avec son couteau et me traita de maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me sentais donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait m’arriver de fâcheux.

Je descendis jusqu’au bout du jardin, qui s’étendait derrière la maison, et je sortis par la petite porte de service. Une légère couche de neige, tombée le matin même, couvrait le sol et je vis des traces de pas. Quelqu’un était monté par un sentier aboutissant à une carrière abandonnée. On s’était arrêté devant la porte, puis on avait longé la clôture. Pourquoi donc n’était-on pas entré ? Tom ne prenait jamais ce chemin-là, sans quoi je me serais figuré qu’il était venu en cachette me rappeler que, depuis longtemps, nous n’avions pas fait l’école buissonnière. Mais non ; son pied n’aurait pas laissé des empreintes aussi longues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l’examiner. La neige reproduisait très nettement la marque d’une croix tracée sous le talon gauche du promeneur à l’aide de gros clous. Cela me suffit.