Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/58

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— Et on ne peut pas vous vendre, non plus. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester ; seulement, dans les derniers temps, les allées et venues d’un planteur de coton m’ont mis la puce à l’oreille. J’ai des raisons pour ne pas aimer les planteurs. Enfin, un soir, à force d’écouter aux portes, j’ai entendu miss Watson dire à la veuve qu’on lui offrait huit cents dollars de Jim ; que c’était une grosse somme ; que l’on voulait une réponse le lendemain même et qu’elle hésitait. Je n’attendis pas pour en savoir plus long et me voilà en route pour emprunter un canot un peu au-dessus de la ville, à distance des maisons. Pas de chance : il passait trop de monde. Alors, je me suis caché sous le vieux hangar du charpentier…

— L’endroit est bon ; j’y ai souvent dormi et personne ne m’a dérangé.

— Vous n’auriez pas beaucoup dormi ce soir-là, massa Huck ; mais pour sûr, personne ne voulait me déranger. C’était un incendie, un combat de coqs, une danse, un éboulement ou quelque chose de ce genre qui attirait les curieux. Je n’osais pas bouger. Bien avant six heures du matin, ce fut le tour des trains de bois. Vers huit ou neuf heures, toutes les barques étaient démarrées ; seulement, elles remontaient le courant au lieu de le descendre. Je n’y comprenais rien. Enfin, je sus à quoi m’en tenir. Des rameurs fatigués s’arrêtèrent en face du hangar, et j’ai des oreilles. Votre père venait de mettre la ville sens dessus dessous et on allait voir la cabane où vous aviez été assassiné.

— Et voilà pourquoi tu m’as pris pour un revenant ?

— Oui.

— Bêta ! allons, finis ton histoire.

— Eh bien, je me suis glissé sous les copeaux. Il ne me restait plus rien des provisions que j’avais fourrées dans ma poche en passant par la cuisine ; mais je n’étais pas effrayé. Les vieilles devaient aller au grand jour à un camp meeting [1] pour ne rentrer que le soir. Le matin, elles

  1. Prédication en plein air.