Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/78

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ils ne me laisseraient pas tranquille. Voilà ce que j’ai trouvé de mieux, ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée en boule. Je vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me gêne pas.

Là-dessus, elle attendit une occasion ; mais elle manqua le but et cria : ouche ! tant son bras lui faisait mal.

Je ne pus m’empêcher de rire.

— Essaye un peu, dit-elle ; tu verras que ça n’est pas trop facile, rhumatisme à part.

Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt ; mais je n’osai pas refuser. Je pris le morceau de plomb, et le premier rat qui s’aventura hors de son trou serait rentré chez lui assez malade s’il avait attendu une seconde ou deux de plus.

— À la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que moi. Ils n’en seront pas tous quittes pour la peur, je le parierais.

Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et rapporte en même temps un écheveau de fil qu’elle me prie de l’aider à dévider. Je tends les bras et elle se remet à causer de ses affaires, puis elle s’interrompt pour me dire :

— Attention aux rats !… Mais il faut avoir son arme sous la main.

Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes genoux. Naturellement, je serre les jambes et elle continue à jacasser. Au bout d’une minute, elle s’arrête de nouveau, enlève l’écheveau, me regarde entre les deux yeux et me demande d’un ton amical :

— Voyons, quel est ton vrai nom ?

— Plaît-il, madame ?

— Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom ? T’appelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean ?

Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais que répondre ; enfin, je dis en me levant :

— Ne vous moquez pas d’une pauvre fille, madame ; si je vous gêne, je…

— Non, tu ne t’en iras pas comme ça. Assois-toi et reste où tu es.