Page:Lesage - Histoire de Gil Blas de Santillane, 1920, tome 1.djvu/222

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comme Phèdre nous l’apprend par une fable ingénieuse. Permettez-moi de vous la rapporter : la voici.

Tout le peuple d’une ville s’était assemblé dans une grande place, pour voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y en avait un qu’on applaudissait à chaque moment. Ce bouffon, sur la fin du jeu, voulut fermer le théâtre par un spectacle nouveau. Il parut seul sur la scène, se baissa, se couvrit la tête de son manteau, et se mit à contrefaire le cri d’un cochon de lait. Il s’en acquitta de manière qu’on s’imagina qu’il en avait un véritablement sous ses habits. On lui cria de secouer son manteau et sa robe ; ce qu’il fit : et, comme il ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renouvelèrent avec plus de fureur dans l’assemblée. Un paysan, qui était du nombre des spectateurs, fut choqué de ces témoignages d’admiration. Messieurs, s’écria-t-il, vous avez tort d’être charmés de ce bouffon, il n’est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait ; et, si vous en doutez, vous n’avez qu’à revenir ici demain à la même heure. Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassembla le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan, que pour voir ce qu’il savait faire. Les deux rivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon commença, et fut encore plus applaudi que le jour précédent. Alors le villageois, s’étant baissé à son tour et enveloppé de son manteau, tira l’oreille à un véritable cochon qu’il tenait sous son bras, et lui fit pousser des cris perçants. Cependant l’assistance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : Messieurs, leur dit-il, ce n’est pas moi que vous sifflez, c’est le cochon lui-même. Voyez quels juges vous êtes !

Cousin, dit don Alexo, ta fable est un peu vive. Néanmoins, malgré ton cochon de lait, nous n’en démordrons pas. Changeons de matière, poursuivit-il,