Page:Lettre aux ouvriers américains (1918).djvu/7

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je ne balancerai pas une minute à conclure une « entente » semblable avec les rapaces de l’impérialisme allemand, au cas où l’offensive des troupes anglo-françaises contre la Russie l’exigerait. Et je sais parfaitement que ma tactique recevra l’approbation du prolétariat conscient de Russie, d’Allemagne, de France, d’Angleterre, d’Amérique, en un mot, du monde civilisé tout entier. Cette tactique allégera l’œuvre de la révolution sociale, hâtera sa venue, affaiblira la bourgeoisie internationale, renforcera les positions de la classe ouvrière victorieuse.

Il y a déjà longtemps que le peuple américain a appliqué cette tactique, avec succès pour la révolution. Lorsqu’il menait sa grande guerre libératrice contre les oppresseurs anglais, il se trouvait aussi en face des oppresseurs français et espagnols, auxquels appartenait une partie des États-Unis de l’Amérique du Nord actuels. Dans la pénible guerre qu’il avait à soutenir pour sa délivrance, le peuple américain eut aussi à « s’entendre » avec une partie de ses oppresseurs contre l’autre, afin d’affaiblir les oppresseurs et de renforcer ceux qui menaient la lutte révolutionnaire contre les oppresseurs, dans l’intérêt de la masse des opprimés. Le peuple américain a mis à profit les différends qui existaient entre les Français et les Anglais ; il a été jusqu’à combattre côte à côte avec les troupes des oppresseurs français et espagnols contre les oppresseurs anglais ; il a commencé par vaincre les Anglais, et ensuite il s’est libéré (en partie au moyen d’une indemnité) des Français et des Espagnols.

L’action historique n’est pas le trottoir de la perspective Nevsky[1], disait le grand révolutionnaire russe Tchernychevsky. Celui qui « n’admet » la révolution du prolétariat « qu’à condition » qu’elle aille facilement et régulièrement, que l’action commune des prolétaires des différents pays se déclenche simultanément, que l’on obtienne d’avance une garantie contre les défaites, que la route de la révolution soit large, libre et directe, que l’on ne soit pas obligé parfois, en allant vers la victoire, de faire les sacrifices les plus pénibles, d’être « assiégé dans une forteresse bombardée », ou bien de prendre les sentiers de montagne les plus étroits, les plus inaccessibles, les plus sinueux et les plus dangereux, — cet homme n’est pas un révolutionnaire, il ne s’est pas délivré du pédantisme des intellectuels bourgeois ; et, à l’action, on le verra toujours retomber dans le camp de la bourgeoisie contre-révolutionnaire, tels nos social-révolutionnaires de droite, nos menchéviki et même (bien que plus rarement) nos social-révolutionnaires de gauche.

À la suite de la bourgeoisie, ces messieurs aiment à accuser notre régime d’être la cause du « chaos » révolutionnaire et de la « destruction » de l’industrie, d’occasionner le chômage et la famine. Combien ces accusations sont hypocrites de la part de ceux qui ont salué et soutenu la guerre impérialiste, ou bien qui se sont « entendus » avec l’homme qui poursuivait cette guerre, Kerensky ! C’est justement la guerre impérialiste qui a amené tous ces malheurs. Une révolution engendrée par la guerre ne peut que traverser des difficultés et des souffrances incroyables, qui sont l’héritage que lui a laissé la boucherie réactionnaire et ruineuse de ces quatre années de guerre. Nous accuser de « destruction » de l’industrie ou bien de « terreur », c’est montrer une immense hypocrisie ou un pédantisme obtus, incapable de comprendre les conditions primordiales de cette furieuse et âpre lutte des classes qui s’appelle révolution.

En fait, les « accusateurs » de cette espèce, s’ils « reconnaissent » la lutte des classes, se bornent à la reconnaître en paroles, et, à l’action, ils en reviennent toujours à l’utopie petit-bourgeoise de la « coalition » et de la « collaboration » des classes. Or, à l’époque révolutionnaire la lutte des classes a, inévitablement et inéluctablement, toujours et partout pris la forme de la guerre civile, et la guerre civile est impossible sans les plus affreuses destructions, sans la terreur la plus sanglante, sans des restrictions apportées aux formes de la démocratie dans l’intérêt de la guerre. Seuls, les onctueux curés « ecclésiastiques » ou « laïques », — ces derniers dans la personne des socialistes de parlement et de salon — sont capables de ne pas voir, de ne pas comprendre, de ne pas sentir cette nécessité. Seuls des « hommes en boîte » momifiés sont capables de renier la révolution pour ces motifs, au lieu de se jeter passionnément et résolument dans le combat lorsque l’histoire exige que la lutte et la guerre tranchent les plus grandes questions qui s’imposent à l’humanité.

Le peuple américain possède une tradition révolutionnaire, reprise par les meilleurs représentants du prolétariat américain, qui nous ont plus d’une fois exprimé leur complète sympathie pour nous, les bolchéviki. Cette tradition, — c’est la guerre de délivrance contre les Anglais au xviiie siècle, puis la guerre civile au xixe siècle. En 1870, si l’on ne

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