Page:Lissagaray - Histoire de la Commune de 1871, MS.djvu/149

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Les réactionnaires heurtent la première ligne, crient dans la figure des gardes : « À bas le Comité ! À bas les assassins ! » agitent un drapeau, des mouchoirs et quelques-uns avancent la main sur les fusils des fédérés. Bergeret, Maljournal, du Comité, accourus au premier rang, somment les émeutiers de se retirer. Des clameurs furieuses étouffent leur voix : « Lâches ! brigands ! » et les cannes se lèvent. Bergeret fait signe aux tambours. Dix fois les sommations recommencent. Pendant cinq minutes, on n’entend que les roulements et, dans l’intervalle, des huées. Les seconds rangs de la manifestation poussent les premiers, essaient d’enfoncer les fédérés et, désespérant de les étourdir, tirent leurs revolvers [1]. Deux gardes sont tués, sept blessés.

Les fusils des fédérés s’abattent d’eux mêmes. Une décharge, des cris, le silence. La rue de la Paix se vide en cinq secondes. Une dizaine de corps, des revolvers, des cannes à épée, des chapeaux tachent la chaussée déserte, aveuglante de soleil. Que les fédérés eussent visé, tiré seulement à hauteur d’homme, il y aurait eu deux cents victimes, dans cette masse compacte tout coup devait porter. L’émeute avait tué l’un des siens, le vicomte de Molinet, tombé au premier rang, le nez vers la place, une balle dans l’occiput ; on trouva sur le corps un poignard fixé à la ceinture par une chaînette. Une balle spirituelle atteignit à l’anus le rédacteur en chef du Paris-Journal, le bonapartiste de Pène, un des plus sales insulteurs du mouvement.

Les fuyards crient : « À l’assassin ! » Les boutiques ferment sur les boulevards ; place de la Bourse, il y a des groupes furibonds. À quatre heures, des compagnies de l’ordre apparaissent, résolues, le fusil sur l’épaule, et occupent tout le quartier de la Bourse.

À Versailles, l’Assemblée venait de rejeter le projet Louis Blanc, et Picard en lisait un autre déniant toute

  1. L’agression fut tellement évidente que aucun des vingt-six conseils de guerre qui fouillèrent dans les moindres recoins de la révolution du 18 Mars n’osa évoquer l’affaire de la place Vendôme.