Page:Lissagaray - Histoire de la Commune de 1871, MS.djvu/461

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



phtisique au dernier degré réclame par sa mine cadavérique : « Bah ! dit le médecin, il faut bien que les requins mangent [1]. » Adieu famille, patrie, Société, vie humaine. En route pour le sépulcre aux antipodes. Favorisé encore le condamné à la déportation, il a pu serrer une main amie, recevoir une larme, un dernier baiser. Le galérien de la Commune ne verra que le chiourme. Au coup de sifflet, qu’il se déshabille ; on le fouille, on lui jette la camisole de honte et, sans retourner la tête, il doit plonger dans le bagne flottant.

La Danaé ouvrit la marche le 3 mai 72 avec trois cents déportés. La Guerrière, la Garonne, le Var, la Sybille, l’Orne, le Calvados, la Virginie suivirent. Les habitants des ports saluaient, applaudissaient les victimes ; à Toulon, ils firent une ovation aux déportés du Var qui purent les remercier. « Le Gouvernement de Versailles a voulu nous flétrir, vous nous avez grandis… Nous allons retrouver les frères qui nous ont précédés et nous dirons qu’en France on veille au salut de la République. »

Le navire à transportés, c’est le ponton en marche. De grandes cages à droite et à gauche des batteries, séparées par une allée médiane, enferment les condamnés. Celles des batteries hautes prennent quelque jour par les sabords grillés ; les batteries basses, aux sabords condamnés, enferment toujours la nuit. Toutes sont des foyers d’infection. Le jour, les encagés n’ont, pour boire un peu d’air, qu’une demi-heure sur le pont, entre des filets tendus, sous le cruel regard des passagers d’élite, des femmes de fonctionnaires accourus aux convois comme leurs pareils de Versailles. Devant les cages, les gardiens grognent, menacent du cachot.

Un trou à fond de cale, sans ouverture que la porte à demi grillagée. Les fers aux pieds, au pain et à l’eau, souvent brûlés par la machine, des vaillants comme Cipriani plus héroïque encore qu’à côté de Flourens, agonisèrent cinq mois de traversée pour avoir répondu à

  1. Appendice XLVIII.