Page:Lissagaray - Histoire de la Commune de 1871, MS.djvu/497

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

On les voyait descendre des wagons, secoués encore par les cinq mois d’une traversée soumise à la discipline pénitentiaire, le teint basané, coiffés d’étranges chapeaux à larges ailes, vêtus de blouses, quelques-uns enveloppés dans une couverture, le bidon ou la musette en bandoulière, hésitants et promenant des regards inquiets. Ravis quand un cri appelait, que s’ouvraient les bras d’une femme, d’un enfant, d’un ami et douces coulaient les larmes ; mais le pauvre oublié qui cherche et ne voit rien venir, ni celle qui n’a pas eu le courage d’attendre, ni les vieux qui sont morts, d’un pas lourd il quitte le quai de la gare, va où il peut, jusqu’à ce qu’un camarade de convoi le hèle, l’amène au Comité de secours où il prend un repas, reçoit une petite pièce d’or et repart essaimer dans ce Paris qui ne le connaît plus le désespoir des éternels vaincus.

Les valides de l’amnistie, ceux à qui la vie n’avait pas refusé grâce, surent plaider la cause des exclus. Sur la tombe d’un des amnistiés, son camarade, Alphonse Humbert, glorifia les combattants de la Commune ; Paris en fit un conseiller municipal ; à Lyon, un amnistié fut élu ; à Lille, un candidat socialiste qui défendait l’amnistie l’emporta sur un opportuniste. Loin d’être apaisée par l’amnistie partielle, l’opinion se prononçait plus âprement depuis le retour des Calédoniens. Louis Blanc, pour qui la justice commençait, fut, en plein congrès de Marseille, coté parmi les fusilleurs de 71. Le conseil général de la Seine émit un vœu pour l’amnistie totale ; la presse, les réunions publiques créèrent une telle agitation de sympathie pour les exclus que le ministre de la Justice prescrivit des poursuites. Le Centre-Gauche l’appuya ; le secrétaire de « l’Union républicaine », le vertueux Baïhaut, s’indigna, dit que la question de l’amnistie plénière était jugée, que les Chambres ne se déjugeraient pas. L’Extrême-Gauche demanda au ministre pourquoi il avait exclu de l’amnistie tant d’hommes honorables et gracié les repris de justice englobés par les conseils de guerre. Le justicier répondit que certains exclus avaient repoussé la grâce ou revendiqué leur responsabilité. « Pourquoi, répliqua Clemenceau, voulez-vous que ceux qui ont été frappés oublient les horreurs de la répression ?