Page:Lissagaray - Histoire de la Commune de 1871, MS.djvu/538

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pris dans une razzia. On nous conduisit à la Roquette. Un chef de bataillon se tenait à l’entrée. Il nous toisait, puis, avec un signe de tête, disait : « À droite ! » ou « À gauche ! Je fus envoyé à gauche. »

« Votre affaire dans le sac ! nous dirent les soldats ; on va vous fusiller, canailles ! On nous ordonna de jeter nos allumettes, si nous en avions, puis on nous fît signe de marcher.

« J’étais le dernier de la file et à côté du sergent qui nous conduisait. Il me regarda. « Qui êtes-vous ? me dit-il. — Professeur. On m’a pris ce matin au moment où je sortais de chez moi. » Sans doute mon accent, la propreté de mes vêtements le frappèrent, car il ajouta : « Avez-vous des papiers ? — Oui. — Venez ! » et il me ramena devant le chef de bataillon. « Mon commandant, dit-il, il y a erreur. Ce jeune homme a ses papiers. — Eh bien ! reprit l’officier, sans même me regarder : à droite ! »

« Le sergent m’emmena. Chemin faisant, il m’expliqua que les prisonniers conduits à gauche étaient fusillés. Déjà nous atteignions une porte à droite, quand un soldat courut après nous : « Sergent ! le commandant vous fait dire de reconduire cet homme à gauche. » « La fatigue, le désespoir de la défaite, l’énervement causé par tant d’angoisses m’enlevaient toute force pour disputer ma vie. « — Eh bien ! fusillez-moi, dis-je au sergent, ce ne sera pour vous qu’un crime de plus ! Seulement remettez ces papiers à ma famille. » Et je me dirigeai vers la gauche.

« J’apercevais déjà une longue file d’hommes alignés contre un mur, d’autres à terre. En face d’eux, trois prêtres lisaient dans leur bréviaire les prières des agonisants. Dix pas de plus et j’étais mort. Tout-à-coup je fus empoigné par le bras. C’était mon sergent. Il me ramena de force devant l’officier. « Mon commandant, dit-il, on ne peut pas fusiller cet homme ! Il a des papiers ! — Voyons », dit l’officier. Je passai mon portefeuille, qui contenait une carte d’employé au ministère du commerce pendant le premier siège. — « À droite ! » dit le commandant.

« Nous fûmes bientôt plus de trois mille prisonniers à droite. Tout le dimanche et une partie de la nuit, les détonations retentirent à côté de nous. Le lundi matin, un peloton entra : « Cinquante hommes ! » dit le sergent. Nous crûmes qu’on allait nous fusiller par paquets et personne ne bougea. Les soldats prirent les premiers cinquante venus. — J’étais du nombre. On nous conduisit au fameux côté gauche.