Page:Littré - Dictionnaire, 1873, T1, A-B.djvu/38

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée
XXXII PRÉFACE.

et, par contraction, mûr. Ce petit tableau ou diagramme montre comment un même mot peut être traité par chacune des quatre langues : l'italien est aussi voisin que possible du latin ; l'espagnol change la consonne intermédiaire ; le provençal la change aussi et efface la finale ; le français, qui efface semblablement cette finale, supprime de plus la consonne médiane. Supprimer les consonnes médianes des mots latins est un des caractères spécifiques du français, par rapport aux autres langues romanes, et ce qui l'écarte le plus, en apparence, non au fond, du latin.

On peut, pour le français, citer entre autres les habitudes ou règles suivantes : en général, dans le corps du mot, les syllabes non prosodiquement accentuées sont supprimées, d'où résulte une contraction du mot latin, comme dans sollicitare, soulcier (soucier) ; ministerium, mestier (métier) ; monasterium, moustier (moutier) ; cogitare, cuider ; cupiditare, mot du bas-latin, convoiter ; oestimare, esmer, etc. Il arrive souvent qu'une consonne est supprimée, ce qui produit le rapprochement des voyelles, rapprochement que nos aïeux paraissent avoir aimé : securus, seür (sûr) ; maturus, meür (mûr) ; regina, reïne (reine) ; adorare, aorer (adorer) ; fidelis, féal ; legalis, loyal, etc. Enfin, quand deux consonnes sont consécutives dans le latin, le français a deux modes de les traiter : ou bien il en supprime une, adversarius, aversaire (le d a reparu dans le français moderne), advocatus, avoué, etc. ; ou bien l'une d'elles se fond avec la voyelle antécédente pour en modifier le son : alter, autre ; altar, autier, aujourd'hui autel, etc. La partie initiale du mot est en général respectée par le français, sauf un seul cas, celui où le mot commence par une s suivie d'une autre consonne ; alors le français, qui trouve cette articulation pénible, la facilite par un e prosthétique : scribere, escrire (écrire) ; species, espèce ; stringere, estreindre (étreindre) ; spissus, espois (épais), etc. On comprend que les mots tels que statue, spécial, etc. ne sont que des exceptions apparentes ; l'ancienne langue a dit especial et aurait dit estatue. Pour le reste, le français conserve cette partie initiale telle que le latin la donne ; on ne peut plus mentionner que des exceptions très rares, comme l'addition du g dans g-renouille, qui vient de ranuncula ; le changement de t en c dans craindre, qui vient de tremere. Surtout, notre langue ne se permet pas ces suppressions, qui sont fréquentes dans l'italien, comme rena pour arena, le sable, badia, abbaye, etc. On ne peut guère citer, et encore dans l'ancien français, que li vesque pour li evesques, qui d'ailleurs se disait aussi (vesque ayant été formé par une influence provençale ou italienne : en provençal, vesque ; en italien, vescovo).

Quant à la partie finale du mot, je me contente de noter ces particularités : la terminaison latine ationem devient aison : sationem, saison ; venationem, venaison ; orationem, oraison ; la finale sionem ou tionem se change généralement en son : mansionem, maison ; potionem, poison ; suspicionem, soupçon, etc. La finale iculus, icula, iculum, devient eil ou il : periculum, péril ; vermiculus, vermeil ; la finale alia devient aille : animalia, aumaille ; la finale ilia devient eille : mirabilia, merveille ; la finale aculum devient souvent