Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/10

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fallait bien que ceux-ci eussent fait quelque chose pour mériter leur gloire. Et Marie-Anne n’avait rien fait. Quand elle prenait conscience de son indignité, elle baissait la tête et rougissait d’elle.

Marie-Anne était fille du sonneur qui, depuis quarante ans et plus, sous le roi François, sous le roi Henri et sous les trois derniers souverains, avait chaque jour appelé les Rouennais à l’office, à la méditation ou à la prière.

Le père Colmaille demeurait, avec sa vieille sœur et sa fille unique, Marie-Anne, dans la plus grosse tour de la cathédrale, celle que le peuple a surnommée la Tour de Beurre, parce qu’elle fut élevée avec les offrandes des fidèles, autorisés, chacun pour six derniers tournois, à faire usage de beurre au lieu d’huile pendant le temps du carême. Marie-Anne ne descendait guère l’interminable escalier tournant qui était pour elle le chemin de la ville. Rouen lui apparaissait d’en haut comme un petit lac immobile et parfois couvert de brumes. Elle ne connaissait rien des hommes, sinon qu’ils habitaient la terre, tandis qu’elle vivait dans le ciel.

Sa vieille tante, Magdelaine lui avait appris à lire dans le seul livre qu’elle possédât et qui était une Vie des Saints. C’était tout ce dont Marie-Anne avait été instruite sur l’histoire du monde et la science humaine ; et sa bonne tante, elle non plus, n’en savait pas davantage. Aussi, Marie-