Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/108

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Il me vint à l’esprit que j’étais chez un fou… Mais non… Ce n’est pas lui qui est fou. C’est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.

« On a ouvert une porte, j’ai fait trois pas, je n’ai vu personne… Et soudain une voix : terrible m’a crié du fond de la pièce :


« — Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d’Esther Gobseck ? »


« Ah ! cette voix ! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence…

« J’ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j’en ai vu porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu’à moi, bien qu’il tournât le dos à la lumière du jour.

« — Ah ! monsieur », murmurai-je, presque défaillante.

« Les mots mouraient sur mes lèvres.

« Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois :

« — Qui vous autorise ? qui vous autorise ? »