Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/133

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


frissonna pendant une courte minute ; puis la course reprit, unie et rapide, comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides d’épouvante, s’étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu de la vie et des hommes, songeait :

— Si ce n’était que cela ! S’ils ne nous tuaient point !

Armande ne s’attachait même pas au pis aller de cette espérance. Elle n’était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui l’attendait, et la pauvre petite devenait folle d’horreur. Hélas ! elle s’était fait de son premier amour futur une idée si lyrique et si précise à la fois ! Elle avait rêvé tant de nuits à ce qu’elle entendait qu’il fût pour rester digne de sa petite âme orgueilleuse et sentimentale ! Tant de nuits elle s’était juré de ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres ! Déjà elle l’entrevoyait dans la brume blanche d’un songe heureux à la veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette aventure…

— Ah ! cria-t-elle tout à coup, Madeleine ! J’aime mieux sauter… c’est une meilleure fin…

Mais, au même instant, l’automobile s’arrêta presque, tourna, franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa devant un perron.

Madeleine murmura :