Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/39

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
3
LE SONGE.

différait peu de la vérité. Après tant d’années, la forme des objets qui m’apparaissaient alors est toute présente à mes yeux, et je crois entendre la voix qui frappa mes oreilles, tant chaque image était distincte.

[6] Deux femmes[1] me prenant par les mains m’entraînaient, chacune de son côté, avec beaucoup d’énergie et de violence ; peu s’en fallut même qu’elles ne me missent en pièces en se disputant : car tantôt l’une était la plus forte et me saisissait presque tout entier, tantôt je passais au pouvoir de l’autre. Toutes les deux cependant criaient, celle-ci qu’on m’accaparait quand déjà j’étais à elle, celle-là qu’on s’emparait à tort d’un bien qui lui appartenait. L’une d’ailleurs avait l’air d’un artisan, les traits virils, les cheveux en désordre, les mains calleuses, la robe relevée et couverte de poussière, telle que mon oncle, lorsqu’il taillait les pierres ; l’autre avait une physionomie agréable, un maintien noble, une parure élégante. Enfin elles me laissent à décider à laquelle je voulais appartenir.

[7] La première, celle qui avait les traits durs et virils : « Mon enfant, me dit-elle, je suis la Sculpture, que tu as commencé à apprendre hier : je suis de ta famille et de ta parenté, car ton aïeul (et elle cita le nom du père de ma mère) était sculpteur ainsi que tes deux oncles, et ils ont acquis par moi quelque célébrité. Si tu veux renoncer aux sornettes et au radotage de cette femme (elle me désignait l’autre), pour me suivre, et demeurer avec moi ; d’abord, je te nourrirai solidement, et tu auras les épaules vigoureuses, puis tu seras à l’abri de l’envie ; jamais tu ne voyageras dans les contrées lointaines, abandonnant ta patrie et tes amis, et ce n’est pas pour de vains discours que tu seras comblé d’éloges.

[8] « Ne dédaigne pas la négligence de mon extérieur, ni la malpropreté de mes vêtements : c’est de cette poussière que l’illustre Phidias a fait sortir son Jupiter, et Polyclète sa Junon ; c’est ainsi que Myron et Praxitèle ont mérité l’admiration et les louanges ; on les adore aujourd’hui avec les dieux qu’ils ont créés. Si tu deviens semblable à l’un d’eux, comment ne serais-tu pas célèbre parmi tous les hommes ? Bien plus : on portera envie à ton père et tu seras l’honneur de ta patrie ! » Tels étaient, avec bien d’autres encore, les discours de la Sculpture, dis-

  1. Comparez l’apoloque de Prodicius dans Xenophon, Memor., liv. II, chap i ; Saint basile, Disc. aux jeunes gens, chap iv ; Cicéron, De offic., I, xxxii. Le même sujet a inspiré au peintre flamand, Gérard de Lairesse, un tableau apprécié par M. Guizot dans ses Études sur les beaux-arts.