Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/41

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LE SONGE.

éclatant, que chacun, en te voyant poussera son voisin, et dira en te montrant du doigt : « C’est lui[1] ! »

[12] « Si quelque grand intérêt préoccupe tes amis ou la ville entière, tous les regards se tourneront vers toi. S’il arrive que tu prennes la parole, chacun t’écoutera, suspendu à tes lèvres, ravi d’admiration, t’estimant heureux d’avoir un si beau talent, et ton père un si glorieux fils. Et ce qu’on dit de certains hommes, qu’ils sont devenus immortels, je l’accomplirai pour toi lors même que tu seras sorti de la vie, tu ne cesseras jamais d’être avec les savants et de converser avec les beaux esprits. Vois Démosthène, de quel père il était fils[2], et comme je l’ai rendu fameux ! Vois Eschine, dont la mère était joueuse de tambour ; grâce à moi cependant il s’est vu caressé par Philippe. Et Socrate, élevé d’abord au sein même de la Sculpture[3], à peine a-t-il compris qu’il y a quelque chose de meilleur, il la quitte pour se jeter dans mes bras, et tu entends comme il est célébré par tout le monde.

[13] « Laisse là tous ces grands hommes, et leurs actions brillantes, et leurs sages écrits ; renonce à tout, dehors imposants, honneur, gloire, louanges, suprématie, pouvoir, dignités, renom d’éloquence, estime de ton génie : revêts-toi d’une tunique sale, prends un accoutrement d’esclave ; et puis, un levier, un ciseau, un burin, un marteau à la main, penché sur ton ouvrage, rampant, courbé vers le sol, demeures-y attaché, sans jamais relever la tête, sans penser à rien de mâle et de libre : tu ne songeras qu’à bien façonner, à bien polir tes ouvrages, mais nullement à te polir, à te façonner toi-même, et tu te mettras au-dessous des pierres. »

[14] Elle parlait encore ; et moi, sans attendre la fin de son discours, je me levai et je fis mon choix ; je laissai la laide ouvrière, et passai du côté de la Science, le cœur plein de joie, d’autant plus volontiers, que j’avais toujours dans l’esprit la courroie et la grêle de coups par lesquels j’avais débuté la veille. La Sculpture délaissée commença par se fâcher, frappa des mains et griffa des dents ; mais enfin, comme on le raconte de Niobé, elle devint immobile et fut changée en pierre. Cette métamorphose vous paraît incroyable : croyez-y pourtant, les songes ne sont que des merveilles.

  1. Cf. Horace, Odes, liv. IV, od. iii, à la fin ; Perse, Sat., I, v. 28.
  2. le père de Démosthène était fabricant ou fournisseur d’épées.
  3. Sophronisque, père de Socrate, était sculpteur ; sa mère Phénarète était sage-femme.