Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/414

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COMMENT IL FAUT ÉCRIRE L’HISTOIRE.

les autres[1] ; mais si Parthénius, Euphorion ou Callimaque[2] avaient traité ce sujet, combien crois-tu qu’il eût fallu de vers pour amener l’eau jusqu’aux lèvres de Tantale ; combien pour mettre en mouvement la roue d’Ixion ? Thucydide, avec bien plus de goût, emploie rarement le genre descriptif : vois comme il va droit au but, soit qu’il donne l’explication d’une machine, soit qu’il entre dans les détails, utiles et nécessaires, de la disposition d’un siège, soit qu’il décrive la forme des Épipoles ou le port de Syracuse. Sa description de la peste parait longue ; mais, si tu songes aux faits, tu verras qu’il ne cesse pas d’aller vite, et que sa course est à peine retardée par les circonstances nombreuses qui la retiennent.

58. Si quelquefois on est obligé de faire parler des personnages, il faut qu’ils tiennent des discours appropriés à leur caractère et aux événements, et que d’ailleurs ils s’expriment avec la plus grande clarté : du reste, il vous est permis, en ce cas, de montrer votre talent dans l’art de bien dire, et de déployer votre éloquence.

59. Les éloges et les blâmes doivent être modérés, circonspects, exempts de calomnie et de flatterie, courts et placés à propos. Autrement ils seraient injustes, et vous mériteriez le reproche fait à Théopompe, qui, par un penchant particulier à la haine, fait le procès à presque tous ceux dont il parle : à cet égard même il passe tellement les bornes, qu’il semble plutôt un accusateur qu’un historien[3].

60. Si dans le cours du récit il s’offrait quelque trait fabuleux, on peut le rapporter, mais sans y croire : on doit l’abandonner au jugement du lecteur, qui pourra décider à son gré. Pour toi, tu n’as rien à craindre, et tu n’es forcé à te prononcer ni dans un sens ni dans l’autre.

61. En résumé n’oublie pas, et je me plais à le répéter, que tu ne dois point écrire en vue du moment présent, pour être loué, honoré de tes contemporains ; fixe, au contraire, tes regards sur les siècles à venir[4] ; écris pour la postérité ; demande-

  1. Odyssée, XI, v. 575 et suivants.
  2. Parthénius de Nicée, auteur d’un petit roman grec intitulé : Les affections amoureuses, vivait vers l’an 681 de la Fondation de Rome, 73, avant Jésus-Christ. Sur Euphorion et Callimaque, voy. A. Pierron, Hist. de la litt. gr, p. 401 et 388.
  3. Sur Théopompe, voy. Vossius, p. 40, et Robert Geier, p. x.
  4. Voy. Longin, chap. xii et xiv, et cf. une belle page de M. Egger, Hist. de la critique chez les Grecs, p, 292. Voy. aussi les annotations de M. Louis Vaucher, p, 188 de sa traduction du Traité du Sublime.