Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/415

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COMMENT IL FAUT ÉCRIRE L’HISTOIRE.

lui le prix de tes travaux, et fais-la dire de toi : « C’était un homme indépendant, plein de franchise, ennemi de la flatterie, de la servilité ; la vérité chez lui brille de toutes parts. » Quiconque a des sentiments élevés doit placer ces suffrages au-dessus des espérances si passagères du temps présent.

62. Vois ce qu’a fait un certain architecte de Cnide ! Il avait construit la tour de Pharos, ce rare et merveilleux édifice, du haut duquel un feu éclairait au loin les navigateurs, pour les empêcher d’aller se jeter sur les brisants de la côte difficile et impraticable de Parétonium. Après avoir achevé son ouvrage, il y grava son nom fort avant dans la pierre, et le recouvrit d’un enduit de plâtre, sur lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Il avait prévu ce qui devait arriver. Au bout de quelques années le plâtre tombait avec les lettres qu’il portait, et l’on découvrit cette inscription : « Sostrate de Cnide, fils de Dexiphane, aux dieux sauveurs, pour ceux qui sont battus des flots. » Ainsi cet architecte n’a pas eu en vue le moment présent, le court instant de la vie, mais l’heure actuelle et les années à venir, tant que la tour serait, debout et que subsisterait l’œuvre de son talent.

63. Voilà comment il faut écrire l’histoire. Il vaut mieux, prenant la vérité pour guide, attendre sa récompense de la postérité que nous livrer à la flatterie pour plaire à nos contemporains. Telle est la règle, tel est le fil à plomb d’une histoire bien écrite : si l’on s’y conforme, rien de mieux, et je n’aurai point travaillé en vain ; s’il en est autrement, j’aurai roulé mon tonneau dans le Cranium[1].

  1. « Bien que cet opuscule de Lucien soit le premier traité en forme que nous rencontrions sur cette matière dans l’antiquité, il n’est pas un seul de ses préceptes qu’on ne retrouve plus ou moins explicitement chez les historiens et les rhéteurs ses devanciers ; mais Lucien a su rajeunir ces préceptes ; il a eu d’ailleurs l’heureuse fortune de rencontrer sur son chemin une école de sots narrateurs, dont les ridicules ouvrages prêtaient merveilleusement à la satire, et il en a profité. Mais, là même, on peut mesurer ce que vaut la verve ingénieuse de Lucien en le comparant à Polybe. Dans son douzième livre, Polybe fait la critique de Timée, l’un de ses confrères, aussi durement sans doute que Lucien gourmande les historiens de la guerre contre les Parthes : on ne lit plus Polybe que pour s’instruire ; le petit 1ivre de Lucien n’instruit pas seulement, c’est encore un chef d’œuvre de plaisanterie élégante et fine, qui charme tous les hommes de goût. » E. Egger, De la critique chez les Grecs, p. 282.