Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/51

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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

et que l’auteur l’a dit tout autrement ; et d’ailleurs, si tu me siffles, je n’en aurai nul chagrin.

[10] L’ami. À merveille ! Par Mercure, voilà un exorde dans les règles ! Tu pourrais encore, ajouter que ton entretien avec Nigrinus n’a pas été long, que tu vas te mettre à parler sans préparation, qu’il vaudrait mieux entendre la parole même du philosophe, que tu n’en peux rapporter que peu de chose, et qu’autant que ta mémoire en a pu retenir. Ne devais-tu pas dire tout cela ? Mais avec moi tu n’as pas besoin de tant d’apprêts : suppose que tu as dit tout ce qui peut te servir d’exorde ; tu as un auditeur prêt à se récrier et à applaudir ; si tu tardes, c’est alors que je me fâcherai, et que tu entendras les sifflets les plus aigus.

[11] Lucien. Je regrette de n’avoir pas mentionné tout ce que tu viens de dire ; mais j’ajouterai ceci, que mon discours n’aura ni la suite ni l’enchaînement de celui du philosophe, que je ne parlerai pas de tous les sujets qu’il a traités, œuvre au-dessus de mes forces, enfin que je ne lui attribuerai pas mes paroles, afin de ne pas ressembler à ces acteurs, qui souvent prennent un masque d’Agamemnon, de Créon ou d’Hercule, sont couverts d’habits brodés d’or, lancent des regards terribles ouvrent une bouche énorme, puis font entendre une voix grêle, maigre et féminine, beaucoup plus faible que celle d’Hécube ou de Polyxène. Aussi, pour ne pas m’exposer au reproche de mettre un masque plus gros que ma tête, et de déshonorer mon costume, je vais converser avec toi à visage découvert, de peur que ma chute n’entraîne celle du héros dont je jouerai le rôle.

[12] L’ami. Cet homme ne cessera donc pas aujourd’hui de me tenir un langage théâtral et tragique ?

Lucien. Si, je vais cesser ; je reviens, dès à présent, à mon sujet. Nigrinus commença son discours par un éloge de la Grèce et des Athéniens : il dit qu’élevés dans la philosophie et dans la pauvreté, ceux-ci ne voient jamais d’un œil content un citoyen ou un étranger s’efforcer d’introduire le luxe chez eux. Au contraire, s’il vient dans leur ville quelqu’un qui ait ce travers, ils le transforment peu à peu, lui font quitter ses anciennes habitudes, et le ramènent à une vie pure et vertueuse[1].

[13] Il me raconta qu’un de ces hommes, qui sont tout cousus d’or, vint jadis à Athènes suivi d’une foule incommode de ser-

  1. Cf. Thucydide, liv. II, lix, et Isocrate, Panégyriq., chap. xiii, spécialement vers la fin.