Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/53

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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

[15] Mais celui qui aime les richesses, qui est ébloui par l’or, qui mesure le bonheur à la pourpre et au pouvoir, qui n’a jamais goûté l’indépendance, qui ne connaît point la franchise, qui n’a jamais vu la vérité, qui a toujours été nourri dans la flatterie et dans la servitude ; celui dont l’âme est tournée vers la volupté, qui en fait son unique déesse, aime les tables somptueuses, se plonge dans l’ivresse et dans les plaisirs des sens ou dont le cœur est rempli d’impostures, de fourberies et de mensonges ; celui qui se plaît au son des instruments, aux airs fredonnés, aux chansons libertines, celui-là peut trouver à Rome la vie qui lui convient.

[16] Ici, toutes les rues, toutes les places sont pleines des objets qui lui sont chers : il y peut recevoir le plaisir par toutes les portes, y satisfaire ses yeux, ses oreilles, son odorat, son goût, ses désirs amoureux : c’est un torrent qui roule sans cesse ses eaux bourbeuses et se répand par mille canaux, où il porte avec lui l’adultère, l’avarice, le parjure et les autres passions. L’âme submergée par ce débordement perd la pudeur, la vertu, la justice ; et sur le sol fangeux qu’elles ont abandonné croissent en foule les appétits grossiers. Voilà le tableau que Nigrinus me faisait de Rome et des bonnes mœurs qu’on y apprend.

[17] Pour moi, ajouta-t-il, la première fois que j’y suis revenu en quittant la Grèce, je m’arrêtai lorsque j’en fus près, et, me demandant à moi-même la cause de mon retour, je récitai ces vers d’Homère[1] :

        « Infortuné, pourquoi quittes-tu la lumière ?

c’est-à-dire la Grèce, le bonheur, la liberté, pour venir voir ici le tumulte, les sycophantes, les saluts arrogants, les festins, les flatteurs, les meurtres, les attentes de testaments, les amitiés fardées ? À quoi te résous-tu, ne pouvant retourner sur tes pas ni t’assujettir à ces mœurs ? »

[18] Après avoir ainsi délibéré en moi-même, je m’éloignai, comme Jupiter, dans Homère[2], conduit Hector

        Loin des armes, des traits, du sang, de la mêlée ;

en un mot je résolus de demeurer chez moi, menant une vie que certains traitent de lâche et d’efféminée, conversant avec la philosophie, Platon et la vérité. Placé ici comme dans un théâtre rempli de spectateurs, je contemple d’en haut les actions
  1. Odyssée, XI, v. 92, 93.
  2. Iliade, XI, v. 163.