Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/59

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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

quelques détails : il blâmait la foule des esclaves, les rixes, les hommes qui s’appuient sur leurs serviteurs, au point de paraître portés. Mais il est une chose contre laquelle il s’élevait surtout, et qui arrive fort souvent aux bains comme dans le reste de la ville, c’est l’usage de faire marcher devant soi des esclaves qui avertissent leurs maîtres de prendre garde lorsqu’il faut monter ou descendre, et qui, chose plaisante, les font ressouvenir qu’ils sont en train de marcher. Il trouvait étrange que, n’ayant pas besoin de la bouche ou de la main des autres pour manger, ni de leurs oreilles pour entendre, ils se servissent, en bonne santé, des yeux d’autrui pour voir devant eux, et entendissent de sang-froid des avis qui ne conviennent qu’à de pauvres aveugles ; et pourtant il n’est pas jusqu’aux magistrats, auxquels est commis le soin de la ville, qui n’agissent de la sorte, en plein midi, sur les places publiques.

[35] Après avoir tenu ce discours et d’autres semblables, Nigrinus cessa de parler. En l’écoutant, j’étais frappé d’admiration, et je craignais à chaque instant qu’il ne gardât le silence. Lorsqu’il eut fini, j’éprouvai ce que ressentirent les Phéaciens[1] : longtemps, les yeux fixés sur lui, je demeurai comme en extase ; ensuite, un trouble, une sorte de vertige me saisit, je me sentis tout en sueur ; je voulus parler, mais la voix me manqua ; les mots expirèrent sur mes lèvres, ma langue refusa d’obéir, enfin les larmes suppléèrent aux paroles. En effet, cet entretien ne m’avait pas causé une impression légère et superficielle ; la blessure était profonde, mortelle ; ses paroles, comme autant de traits lancés avec adresse, avaient pénétré mon âme ; et s’il m’est permis, à moi aussi, de parler philosophie, voici quelle est ma pensée.

[36] L’âme d’un homme bien né me paraît ressembler à un but qui offre peu de résistance : bien des archers en cette vie y dirigent leurs traits, ayant leurs carquois pleins de discours variés et de toute espèce ; mais tous ne visent pas aussi juste ; les uns, tendant fortement la corde, lancent le trait avec trop de vigueur : ils touchent le but ; mais le trait n’y reste pas, il le traverse avec vitesse, il fait, et laisse une blessure ouverte dans l’âme. D’autres, au contraire, tirent d’une main faible et mal assurée ; leurs traits n’atteignent pas le but, mais ils tombent sans force au milieu du chemin ; ou, si par hasard ils arrivent, ils effleurent à peine la surface et ne font point une blessure profonde, parce qu’ils n’ont pas été lancés avec vigueur.

  1. Odyssée, XI, v. 232.